lundi 19 décembre 2016

GUIDE : A nous deux, Paris !

C'est à un drôle de tour de Paris que nous invite François Busnel dans cet épatant guide de voyage pas comme les autres : au fil des librairies et des lieux littéraires !

Les livres sur Paris fourmillent, tant la capitale inspire les écrivains. Les guides thématiques de Paris sont innombrables, tant les balades y sont légion. Mais il n'y avait pas encore de guide littéraire de la Ville Lumière ! Une lacune désormais comblée grâce à l'animateur de La Grande Librairie qui se révèle à la fois amoureux fou des livres (on s'en doutait un peu) et amateur très éclairé de Paris. Il nous offre ici un délicieux guide de voyage à travers les vingt arrondissements explorés sous un angle très original : leurs meilleures librairies, leurs maisons d'écrivains, leurs rues hantées par des personnages littéraires, leurs bibliothèques riches en trésors, leurs bouquinistes où fouiner pour dé nicher des merveilles, leurs cafés où il fait bon feuilleter un bouquin en sirotant un verre de vin, leurs jardins où s'installer sur un banc pour y lire son dernier achat… Car s'il est érudit et curieux, le guide du Paris littéraire de François Busnel est tout sauf purement intellectuel. Bien au contraire ! Pour lui, les plaisirs de l'esprit et ceux des sens vont de pair, et les bonne adresses sont de toute sorte. Gorgé d'informations et d'anecdotes, ce livre réjouissant qui ressemble comme deux gouttes d'eau à un guide de voyage (et c'en est un !) est aussi nourri de notations très personnelles de l'auteur sur son rapport aux livres et aux lieux. Avec ce guide en poche, vous aurez une autre raison d'aimer flâner dans Paris !

François Busnel, Mon Paris littéraire, éd. Flammarion, 19,90 €.

ALBUM JEUNESSE : Un conte merveilleux


Rebecca Dautremer aime jouer avec les contes. Après le Petit Poucet ou Alice au pays des merveilles, c'est La Belle au bois dormant qu'elle revisite et réinvente ici. Et sous sa plume légère et poétique, c'est comme un rêve. A partager à partir de 5 ans.

Cela fait vingt ans déjà que l'on est sous le charme de l'art délicat et subtil de Rebecca Dautremer, l'une de ces rares illustratrices dont on classe les ouvrages en rayon jeunesse tout en sachant très bien qu'ils séduisent autant les adultes que les enfants. Nul doute que ce sera encore le cas avec ce merveilleux Bois dormait dans lequel on retrouve tout l'univers graphique si particulier de l'auteure de Princesses oubliées ou inconnues, peut-être son livre le plus célèbre. Ici, un prince et son compagnon de route cheminent dans une forêt puis aux abords d'une ville dont tous les habitants, humains comme animaux, sont plongés dans un profond sommeil qui dure depuis cent ans ! Rebecca Dautremer transforme donc le fameux conte de Perrault et le nourrit d'interrogations sur la nature de ce sommeil (est-de un sort ? est-ce la mort ? est-ce un songe ?…), mais aussi sur celle de leur éventuel réveil. Porté par un dessin tout en mélancolie et en douceur, Le Bois dormait est une invitation au rêve, une pure splendeur dont on contemple longuement les planches qui n'en finissent pas de révéler leurs détails. Un chef-d'œuvre du genre ? Sans aucun doute. A apprécier quel que soit son âge.

Rebecca Dautremer, Le Bois dormait, éd. Sarbacane, 18 €.

lundi 12 décembre 2016

BEAU LIVRE : Démons et merveilles

Cinq cents ans après sa mort, Jerome Bosch demeure l’un des peintres les plus fascinants de tous les temps. Ce livre-objet au format géant déploie avec faste son art du détail à travers ses fameux triptyques…

C’est un monde empli de démons et de merveilles, de monstres, de dragons, de diables, de manants… Depuis cinq siècles, la peinture de Jerome Bosch ne cesse de fasciner par son art minutieux du grotesque, sa manière aussi hallucinée qu’hallucinante de représenter les hommes tiraillés entre le Bien et le Mal, son imagination foisonnante à créer des créatures fantastiques… Ce livre-objet superbe permet d’appréhender la part la plus monumentale de l’œuvre si fourmillante de Bosch : ses triptyques. Cinq d’entre eux, les plus fameux ("Le jardin des délices" ; "Le dernier jugement" ;" La tentation de Saint Antoine" ; "L'adoration des mages" et "Le chariot de foin”) sont reproduits ici et se déploient en se dépliant dans toute leur magnificence, révélant les innombrables détails qui les composent. Et c’est une manière fascinante de s’immerger dans cet univers chaotique, inquiétant et somptueux. Pourtant ce livre ne se contente pas de cet aspect spectaculaire puisque ces images géantes sont accompagnées d’un texte très dense et très précis de Guillaume Cassegrain, professeur d’histoire de l’art qui maîtrise son sujet et analyse et décortique les innombrables symboles et images qui fourmillent dans ces tableaux. De la très belle ouvrage !

Guillaume Cassegrain, Les Triptyques de Jerome Bosch, éd. Chêne, 45 €.

ALBUM JEUNESSE : La magie des animaux

Illuminature est un merveilleux album pour découvrir de façon ludique, et presque magique, la faune et la flore à travers un jeu de superpositions de couleurs. C’est très beau, fascinant et drôlement pédagogique. A partir de 6 ans.

Il ne faut pas se fier aux apparences avec ce grand album saturé de couleurs. Car sa vraie richesse ne se dévoile pas au premier coup d’œil : elle apparaît presque par magie en se servant des trois filtres rouge, bleu et vert insérés dans l’ouvrage. Et là, ce sont trois livres en un qui se révèlent, trois livres que le dessin de Carnovsky a savamment imbriqués et qui, tout à coup, se détachent. En rouge, apparaissent les animaux diurnes. En bleu, les animaux nocturnes. Et en vert, la flore et la végétation (voir l'exemple ci-dessous). Découpé en une dizaine de régions du monde (de la forêt du Congo au bush australien en passant par la vallée du Gange),
Illuminature n’est pas seulement un livre esthétiquement merveilleux, c’est aussi une vraie source de connaissances, chaque section s’ouvrant sur une double page bourrée d’informations sur la très riche faune illustrée ainsi que sur leur habitat et leurs modes de vie. Quand la beauté s’allie à l’intelligence ! A découvrir à partir de 6 ans.

Rachel Williams, Carnovsky, Illuminature, éd. Milan, 25 €.


mardi 29 novembre 2016

ROMAN FRANÇAIS : Les tueuses

Un matin d’août 1969, la Californie se réveille et découvre le meurtre terrifiant et sauvage de l’actrice Sharon Tate et de quatre autres personnes. Simon Liberati est parti sur les traces de ce crime qui a marqué la fin du Summer of Love et en a tiré un roman étourdissant.

Simon Liberati aime les portraits de femmes. Il aime aussi plonger dans le passé. Et il sait comme personne raconter les destins fracassés. C’est ce qu’il avait si bien réussi avec Jayne Mansfield 1967 (prix Fémina 2011) et Eva, l’an dernier, dans lequel il mettait en scène son épouse, Eva Ionesco, devenue célèbre presque malgré elle en raison des photos érotiques prises par sa mère lorsqu’elle était pré-adolescente dans les années 1970. California girls est dans cette lignée, convoquant cette époque folle entre fin des sixties et début des seventies, ressuscitant une star juste avant sa mort, et se penchant sur des vies de filles, paumées, brisées, sous influence, trois adolescentes droguées qu’un gourou a transformé en tueuses sans pitié. Car ce sont bien elles, ces gamines perdues fascinées par Charles Manson, qui sont au centre de ce roman, trois filles crasseuses, droguées, fanatisées qui massacrent dans une longue scène insensée l’actrice, enceinte de huit mois, et ses invités, avant d’utiliser son sang pour écrire le mot PIG… Liberati les saisit quelques heures avant ce déchaînement et les abandonne quelques heures après, concentrant son attention sur ce moment où tout bascule et tout se cristallise dans l’horreur. Et c’est peu dire que c’est fascinant. Parce qu’on y croise des noms ultra-connus bien sûr : Sharon Tate et son mari Roman Polanski, mais aussi Charles Manson, ce minuscule musicien raté (il mesure 1,54m) devenu chef d’une meute de zombies qu’il appelle la Famille. Parce qu’y revit une époque, celle du flower power, des Beach Boys et des Beatles, et de sa liberté ici dégénérée. Parce qu’il y a ces filles surtout, Susan, Patricia et Linda, immatures, immorales, sales, subjuguées, sexuellement abusées, “fières de leur mauvaise réputation comme des couronnes de fleurs perlées qu'elles volaient dans les cimetières” et qui tuent avec volupté. Le réalisme de l’écriture est parfois insoutenable, et c’est bien la force incroyable de ce roman que de ne jamais détourner les yeux pour tenter d’appréhender le chaos. Un livre puissant.

Simon Liberati, California girls, éd. Grasset, 20 €.

lundi 31 octobre 2016

RECIT : Eloge du “vivre ensemble”

On connaissait le parolier et chanteur, voici l’écrivain qui s’avance. Magyd Cherfi, l’homme de Zebda tombe le masque avec un récit autobiographique ciselé et percutant…

On parle beaucoup, depuis sa parution en août, du sujet de Ma part de Gaulois, et de sa résonance dans la société actuelle. Mais ce qu’il faut d’abord souligner face à ce récit de la jeunesse d’un jeune beur des quartiers de Toulouse à l’aube des années 1980, c’est sa dimension littéraire. Car si Magyd Cherfi raconte là sa désillusion face à l’échec de la France dans l’intégration de ses minorités, il le fait à la manière d’un cri d’amour à la langue française. Car elle pétille ici, elle claque, elle virevolte, elle glisse malicieusement d’un registre à l’autre, de l’argot au classicisme, prouvant à chaque page que Cherfi est un écrivain, et pas qu’un peu. C’est d’ailleurs aussi ce qu’a voulu signifier l’Académie Goncourt en mettant son livre sur sa première liste. Ma Part de Gaulois est donc bien plus qu’un simple témoignage, qu’un simple récit, qu’une simple résurrection d’un temps où les banlieues pensaient que l’avenir et la société française leur ouvraient les bras. 1981. Le petit Magyd s’apprête à passer le bac, il est le premier de sa rue à Toulouse, et c’est un sacré espoir parmi ces autres gamins qui n’ont pas comme lui l’amour de la langue et de la culture, et qui se moquent de ce garçon qui préfère ses livres au foot. 1981, Mitterrand s’apprête à entrer à l’Elysée, et c’est un autre espoir. Il y a de la tendresse dans ce que raconte Cherfi, de la poésie, de l’humour, de la gouaille, de la tristesse aussi, et même de la colère, face à ce pays qui n’a pas su faire une place à ses enfants issus de l’immigration. "L'exception française, c'est d'être français et de devoir le devenir”, écrit-il, dépité. Il n’y a pourtant aucune résignation ici, en dépit de ce qui se trame à la fois dans les urnes et dans les cités et qui semble repousser aux calendes grecques un avenir commun radieux. Le “vivre ensemble”, Magyd Cherfi veut y croire, malgré les erreurs et les échecs du passé. Son livre, vibrant, lucide, nécessaire, nous dit d’ailleurs que c’est la seule solution. 

Magyd Cherfi, Ma Part de Gaulois, éd. actes Sud, 19,80 €.

samedi 22 octobre 2016

ROMAN ETRANGER : Trois paumés en cavale

Trois ans après son extraordinaire Le Diable, tout le temps, l'Américain Donald Ray Pollock confirme ici qu'il est une des plumes les plus noires et inspirées du moment…

C'est l'histoire d'une cavale, celle de trois frères, les Jewett, en 1917. Leur père mort à la tâche les ayant laissé sans le sou, les voilà qui décident de changer de vie. Finis les harassants travaux des champs, ils se rêvent hors-la-loi et braqueurs de banques. Autant dire que ça ne va pas forcément se passer comme ils l'avaient imaginé, transformant le western qu'on attendait en road movie au fil de leurs mauvais coups plus ou moins rentables, et surtout de leurs rencontres. Pollock excelle dans l'art de dresser un portrait en trois phrases, et ce roman fourmille de personnages hauts en couleurs que vont croiser Cane, Cob et Chimney, que ce soit pour le meilleur ou pour le pire. Dans tous les cas, c'est cruellement drôle, car on découvre une nouvelle dimension du talent du romancier : son humour. Pour le reste, on retrouve tout ce qu'on avait aimé dans Le Diable, tout le temps. La noirceur. L'énergie. La façon de mettre en mots la violence. Le sens de l'action et aussi celui des espaces. Une mort qui en vaut la peine est aussi un roman de décors et d'atmosphère. A travers ces trois pieds-nickelés tentant d'échapper à leur destin en suivant l'exemple du seul guide dont ils disposent — un roman d'aventures populaire qu'ils lisent et relisent —, c'est toute une époque que l'auteur fait resurgir : la pauvreté des campagnes, la transformation des villes, le développement de la voiture, le triomphe du capitalisme industriel, la rumeur de la guerre européenne… Il n'y a pas de morale chez Pollock, et l'humanité n'y apparaît pas comme très reluisante. Pourtant, difficile de ne pas ressentir de l'empathie et de la compréhension pour ses trois paumés, plus naïfs que méchants, plus losers que tueurs. Un pur moment de bonheur.

Donald Ray Pollock, Une mort qui en vaut la peine, éd. Albin Michel, 22,90 €.