samedi 21 décembre 2013

COFFRET : Le voyage dans la peau

Quatre livres dans un coffret, quatre livres pour découvrir le Congo, l'Amazonie, la Nouvelle-Guinée et les rives du Nil, quatre formidables récits de voyage racontés par la plume alerte et empathique d'un écrivain-aventurier qui, entre deux expéditions en mer ou au bout du monde, a posé ses valises à Sens : Patrice Franceschi.

Pénétrer dans ces quatre récits, c'est bien sûr pénétrer dans des territoires inconnus, rencontrer des hommes aux coutumes étranges, découvrir des paysages somptueux, se confronter à des dangers inouïs, c'est être à la fois ethnologue et aventurier par personne interposée. Et c'est une sacrée chance que cette personne soit Patrice Franceschi car s'il est un guide qu'on a envie de suivre, d'écouter, de lire, c'est bien lui tant tout son parcours et toute sa démarche inspirent le respect. Il a à peine vingt ans quand il part pour le Congo, voyage inaugural en 1975 dont il rapporte Quatre du Congo, premier des volumes de ce coffret qui condense une toute petite partie d'une vie passée à arpenter le monde et les mers. Car si les livres rassemblés ici nous mènent chez les Papous de Nouvelle-Guinée, sur les rives du Nil ou au cœur de l'Amazonie au fil de récits aussi magnifiques de courage, de goût pour la découverte que d'humanité, ils ne laissent guère de place à l'exotisme facile et factice : ici, la violence, la cruauté, la dureté des conditions de vie et de la nature tiennent une place importante. Si ce coffret fait la part-belle aux expéditions terrestres de Patrice Franceschi, ses aventures n'ont cessé de le mener ailleurs, en particulier à bord de son voilier, la Boudeuse,  à bord duquel il effectua plusieurs tours du monde. Membre à part entière de la belle société des écrivains-voyageurs — dans laquelle on retrouve Alexandra David-Néel, Sylvain Tesson ou Nicolas Bouvier pour n'en citer que trois —, Patrice Franceschi est un conteur aussi magnifique qu'il est un voyageur intrépide et ses livres allient valeur littéraire, humanisme et esprit d'aventure. Partez à sa rencontre !


Patrice Franceschi, 40 ans d'esprit d'aventure, coffret éd. Archipoche, 29,90 €.

samedi 14 décembre 2013

TRES BEAU LIVRE : Sens et ses merveilles

C'est l'ouvrage que devraient posséder tous les Sénonais tant il illustre de la plus belle des manières l'histoire de notre ville : Merveilles du XIIIè au XIXè siècle, les Vitraux de la cathédrale de Sens permet en effet une éblouissante promenade à travers les heures les plus glorieuses du monument emblématique de la cité. Les trois auteurs dédicaceront ce beau livre à Calligrammes ce dimanche 15 décembre, de 15h à 19h.


Alors que la cathédrale Saint-Etienne s'apprête à fêter ses 850 ans, un ouvrage magnifique et passionnant en tous points vient célébrer certains des ornements les plus fastueux de ce chef-d'œuvre de l'art gothique : ses vitraux, dont certains remontent au XIIIè siècle. Ecrit par des spécialistes aussi bien de l'histoire de l'art (Claire Pernuit) que de l'histoire de Sens (Bernard Brousse), l'ouvrage détaille avec précision les principales de ces verrières, évoque les maîtres-verriers qui les ont créés, le contexte, les récits et les personnages qu'on y croise (de Saint-Etienne à Thomas Becket, des Rois Mages à l'arbre de Jessé)… Au fil des pages, les siècles défilent puisque les vitraux datent de plusieurs époques, et l'on voit l'évolution de cet art. Mais si les textes sont érudits, l'atout premier de ce livre, ce sont bien sûr ses illustrations : 150 photos qui permettent de voir comme jamais ces œuvres de lumière. Car jamais on ne s'en est approché de si près, jamais on n'en a vu ainsi les détails, les subtilités, la beauté, jamais non plus on a bénéficié d'un tel soin dans les éclairages qui font éclater les couleurs. Signées Antoine Philippe, elles sont de formidables invitations au voyage spirituel et historique. Un ouvrage unique qu'en cette période de fête on peut s'offrir et offrir…

Bernard Brousse, Claire Pernuit, Antoine Philippe, Merveilles du XIIIè au XIXè siècle, les Vitraux de la cathédrale de Sens, éd. A Propos, 39 €.

mercredi 4 décembre 2013

ROMAN FRANÇAIS : Une sacrée re-découverte !

C'était il y a cinquante ans tout juste : Henri Beugras faisait paraître Le Brouillard, premier roman au fantastique aussi quotidien qu'inquiétant. Petit succès à l'époque ce texte — jamais suivi par aucun autre de son auteur —, avait ensuite disparu des mémoires. Le revoilà, toujours aussi puissamment étrange… Une œuvre à (re)découvrir d'urgence.

Installé désormais dans le Sénonais, Henri Beugras a été le premier surpris que son Brouillard, paru en 1963, intéresse à nouveau un éditeur, cinquante ans plus tard. Et c'est aussi la surprise qui attend le lecteur au détour de chacune des pages de ce court roman à l'atmosphère étouffante dans lequel un voyageur atterrit un beau soir dans la gare d'une ville sans nom dont il ne pourra plus repartir : il n'y a plus ni routes, ni trains, ni rien à l'horizon, bientôt plus non plus de souvenirs ou d'envies de fuir ce drôle de microcosme clos où son identité se dissout… Juste le brouillard où tout se perd. La belle réussite de ce roman sans cesse étrange, c'est l'écriture absolument quotidienne, et en même temps toujours mystérieuse, d'Henri Beugras, qui génère presque à notre insu une inquiétude qui nous gagne de plus en plus. On pense à Kafka bien sûr en avançant dans ce texte oppressant. On pense aussi au Prisonnier, la géniale série anglaise des années 60, où l'angoisse s'accompagnait comme ici d'une certaine ironie. Un texte saisissant dont la nouvelle édition à L'Arbre Vengeur s'accompagne des excellents dessins d'Alfred.


Henri Beugras, Le Brouillard, éd. L'Arbre Vengeur, 12 €.

ROMAN ETRANGER : Roman monstre, monstrueuse réussite

En près de 800 pages, le Catalan Jaume Cabré réussit le prodige de nous faire approcher le Mal à travers un récit foisonnant où se côtoient un violon ancien, le nazisme dans ses pires horreurs, un amour impossible, l'Inquisition, une amitié éternelle, la transmission familiale, un jouet de chef indien et bien d'autres choses. Œuvre magistrale, Confiteor subjugue et séduit.

C'est comme un flot qui vous emporte et qui ne vous laissera jamais en repos avant de vous déposer, 800 pages plus loin, au terme d'un voyage tumultueux et passionnant. On ne lâche en effet jamais ce pavé incroyable, dont l'écriture brillante et fluide réussit le prodige de mêler, dans une même phrase, plusieurs narrateurs, ou plusieurs temps, ou plusieurs récits, sans qu'on s'y perde jamais. Car on suit en permanence le fil distendu de la mémoire d'Adria Ardevol sur ses vieux jours. Alors que ses souvenirs s'enfuient, il tente de rattraper son passé en l'écrivant, pour l'adresser à la femme qu'il a toujours aimée et qu'il 'a eue que par intermittences dans sa vie. Et cette vie, ce passé, c'est peu dire qu'ils sont hors du commun, mélangeant histoire familiale chahutée, objets de collection (un violon, une médaille, des manuscrits précieux…) aux origines parfois terribles, espérances amoureuses déçues… Confiteor est un roman mais c'est presque une bibliothèque à soi seul, comme semble le dire la photo de la couverture, tant il joue sans retenue avec les genres, avec nos habitudes de lecteurs, avec les références. Follement érudit, incroyablement brillant, souvent drôle, parfois terrible, toujours inventif : le roman de Jaume Cabré nous comble de bout en bout.

Jaume Cabré, Confiteor, éd. Actes Sud, 26 €.

mercredi 13 novembre 2013

PRIX GONCOURT : Cette drôle d'après-guerre


Quand les Goncourt couronnent un roman populaire et d'une efficacité redoutable, on ne peut que se réjouir. Car il est impossible de résister au souffle d'Au revoir là-haut, premier roman de Pierre Lemaître qui dessine le portrait de deux survivants de la Première Guerre mondiale…

Dans quelques jours, ce sera fini. On ne le sait pas encore, en ce 2 novembre 1918, mais on le pressent : la grande boucherie de la Première Guerre mondiale touche à sa fin. C'est à ce moment-là que Pierre Lemaître choisit de faire démarrer son roman qui ne sera donc pas un roman de guerre mais bien un récit d'après-guerre, et ce ne sera pas moins terrible. Car voilà qu'en cette veille d'armistice, un officier cherchant à redorer son blason envoie ses hommes à l'assaut, autant dire à la mort inutile. Il y aura deux survivants, deux êtres que la vie, leur classe sociale, leurs aspirations n'auraient jamais dû rapprocher et que cette bataille de trop — où l'un sauve la vie de l'autre tout en y perdant son visage arraché par un obus — transforme en amis pour la vie. La paix revenue, ils vont s'épauler et monter une hallucinante arnaque aux monuments aux morts dans une France qui, si elle célèbre sans fin ses morts héros disparus au combat, ne sait que faire de ses survivants. C'est là le cœur et le corps de ce roman impressionnant et passionnant. Impressionnant par sa construction feuilletonnesque, qui avance de rebondissement en rebondissement sans jamais nous permettre de lâcher prise. Passionnant par sa dimension historique car ce qu'élaborent Albert et Edouard est malheureusement fondé sur des faits réels. Le résultat est un bel exemple de cette littérature populaire telle que Dumas où Eugène Sue la concevaient, quelque chose d'aussi efficace qu'un polar, mais sans enquête policière : ce n'est pas un hasard. Avant de signer ce premier roman magistral, Pierre Lemaître était un auteur très reconnu de policiers (Robe de marié, Alex…).


Pierre Lemaître, Au-revoir là-haut, éd. Albin Michel, 22,50 €.

mardi 5 novembre 2013

Deux événements cette semaine

Calligrammes vous convie cette semaine à deux événements.

Vendredi 8 novembre, votre librairie se délocalise et sera présente sur le premier Salon des écrivains du nord de l'Yonne qui se déroulera de 14 à 18 h au Foyer municipal de Paron. Une vingtaine d'auteurs résidant dans le sénonais seront sur le stand de votre librairie pour présenter et dédicacer leurs ouvrages : Jean-Marie Pinçon, Jean-Pierre Fontaine, Jean Mourier, Colette Hubert, Pierre Glaizal, Carolle Borda, Sandra Amani, Nourjehan Viney, François Campagnac, Joëlle Brière, Rémi Couvignon, Bernardette Paillard, Dominik Vallet, Pascale Andrée Chevereau, Jacques Saussey, Henri Beugras, Nicole Hardouin, Didier Roth-Bettoni, Jean-Luc Dauphin, Hélène Françoise Lafolie, Jean-Luc Garnier, Alexandra Zaba.



Samedi 9 novembre, à partir de 15h, Calligrammes vous propose de rencontrer Didier Roth-Bettoni autour de son nouveau livre, Les Pages noires des méchants (éd. Milan), un album ludique et nostalgique regroupant près de 350 méchants issus du cinéma, de la littérature, des contes, des séries télé ou de la BD et qui ont hanté nos souvenirs d'enfance et d'adolescence. Un livre à déguster, à partager et à offrir…

vendredi 1 novembre 2013

POLAR : La mort à Montréal


On n'en finit pas, grâce aux toujours excellentes éditions Gallmeister, de redécouvrir cet immense auteur noir qu'était Trevanian. Avec The Main, il nous entraîne dans une virée passionnante, sombre, drôle et intelligente dans la nuit de Montréal, à la suite d'un très beau personnage d'enquêteur…

Un jeune voyou est tué dans un quartier populaire et mal famé de Montréal, la Main. Un policier fatigué mais qui connaît comme sa poche ces rues et leurs habitants, mène l'enquête selon ses peu orthodoxes habitudes, malgré la présence à ses côtés d'un jeune inspecteur beaucoup plus traditionnel… Ecrivain ayant toute sa vie cultivé le mystère, L'Américain Trevanian — qui serait mort en 2005 dans les Pyrénées basques — est un des maîtres du roman noir comme le savent bien les très nombreux lecteurs qui ont été impressionnés par La Sanction ou L'Expert, et qui vont découvrir avec The Main une autre facette de son talent. Pas d'espions ici, dans ce livre écrit en 1976, mais des flics de proximité, des prostituées, des commerçants… tout un petit monde dont l'auteur décrit avec précision l'existence, de même qu'il saisit comme personne l'atmosphère de la Main. C'est un polar bien sûr qu'il nous livre, mais aussi une chronique, et surtout un formidable portrait, celui de son commissaire, LaPointe, désabusé et confronté à ses démons. Il y a du Simenon ici, dans cette manière de mélanger et de dépasser les genres. Ce n'est pas un mince compliment…

Trevanian, The Main, éd. Gallmeister, 23,60 €.

NOUVELLES : Bonne nouvelle au Nobel


Presque inconnue en France, la Canadienne Alice Munro vient d'être couronnée par le Prix Nobel de littérature. De quoi inciter à se plonger dans la lumineuse et glaçante écriture de cette magnifique auteur de nouvelles. De quoi aussi mettre un coup de projecteur sur ce genre mal aimé par nombre de lecteurs.

Les amateurs de littérature américaine le savent bien : la nouvelle, outre-Atlantique, est un genre majeur auquel se sont essayés tous les plus grands auteurs et qui possède ses grands maîtres (Raymond Carver, Richard Yates, John Cheever, Dorothy Parker…). Force est de dire que, même si elle est canadienne, Alice Munro est de cette trempe-là, tant elle sait, en quelques phrases, quelques pages, saisir le sens profond d'une vie. C'est cette virtuosité jamais démentie depuis ses débuts, en 1968, qu'a salué l'académie Nobel en faisant d'Alice Munro la première novelliste à recevoir le plus fameux prix littéraire du monde. Il suffit de lire Trop de bonheur, son dernier recueil paru début 2013, pour se convaincre de son talent hors norme à révéler les secrets derrière les apparences, les blessures, les fêlures, les drames cachés sous les sourires de ses personnages, cette femme de chambre hantée par un crime, ces fillettes à l'amitié envahissante, cette vieille dame dont une tisane révèle les abymes… "Personne aussi bien qu'elle n'a déconstruit le mythe moderne, essentiel, de l'amour romantique" écrivent les membres de l'académie Nobel pour justifier leur prix. Et c'est peu dire. Il faut lire ces destins de rien qui portent en eux l'essence cruelle de l'existence. On en sort bouleversé.

Alice Munro, Trop de bonheur, éd. de l'Olivier, 24 €. (la plupart des livres d'Alice Munro sont disponibles en collection de poche)