vendredi 19 décembre 2014

CATALOGUE : L'âme du Japon

Célébré par un grande exposition au Grand Palais à Paris, l'art du peintre japonais Hokusai incarne mieux que personne l'âme et la spiritualité de son pays. Le catalogue de l'exposition en est l'illustration parfaite.

On a rarement vu réunies autant d'œuvres de Hokusai que les 500 que le Grand Palais propose jusqu'à la mi janvier. Cette formidable rétrospective d'un artiste majeur reconnu désormais, 165 ans après sa mort, comme le plus emblématique de son pays offre ainsi à voir peintures, dessins et estampes, et en particulier ses célèbres paysages à la saisissante beauté. Si la visite de l'exposition est un pur émerveillement, le catalogue qu'édite la Réunion des Musées Nationaux en offre un formidable complément, aussi bien pour ceux qui ont pu aller au Grand Palais que pour les autres. Car ce très beau volume reproduisant de façon très soignée l'intégralité des œuvres montrées à Paris, est également, à travers toute une série de textes aussi précis et documentés qu'accessibles et jamais pédants, une somme passionnante pour mieux comprendre l'homme et son art. On approche ainsi de la vie mouvementée d'un artiste qui usa de plus de 120 noms pour créer, mais aussi d'une œuvre dont les multiples ramifications constituent, au XIXè siècle, un pont entre l'art traditionnel japonais et le modernisme européen.

Hokusai, catalogue de l'exposition, éd. RMN, 50 €.

BEAU LIVRE : Le roman du roman

Existe-t-il plus fabuleux conteur de l'histoire de l'art que Michel Pastoureau ? Après s'être intéressé aux couleurs, à la héraldique et aux symboles, il s'attaque dans ce très bel album à l'art roman et à ses plus riches incarnations.

Mélange d'érudition absolue et d'un art du récit délicieux, le travail de Michel Pastoureau depuis des années pour décrypter les signes du passé (en particulier ses fascinants volumes sur l'histoire des couleurs) est à chaque fois un enchantement et une illumination. Car l'historien a l'art de mettre en lumière les mille et uns détails de ses sujets et de nous les faire ressentir de manière très proche. C'est encore le cas ici, dans son étude ultra-détaillée du bestiaire médiéval s'agitant sur les façades des églises romanes. Voyage à travers la France et ses monuments, cet album est aussi un voyage dans le temps, Pastoureau nous révélant le sens parfois très trivial — et en tout cas très quotidien — des séquences sculptées au fronton des édifices religieux du moyen-âge, que l'on admire souvent sans les comprendre. On découvre à quel point ces images n'avaient pas tat une signification ornementale ou mystique qu'une dimension avant tout éducative. Avec faconde et précision, Michel Pastoureau nous raconte les histoires (spirituelles, morales, religieuses…) de ces images, ces histoires si présentes alors dans la vie des gens mais dont on aujourd'hui largement perdu la trace. Un livre aussi beau que passionnant.

Michel Pastoureau, Tympans et portails romans, éd. Le Seuil, 45 €.

mercredi 26 novembre 2014

BEAU LIVRE : La cathédrale en pleine lumière

Les éditions A' propos, déjà à l'origine du superbe livre consacré l'an dernier aux vitraux de la cathédrale de Sens, célèbrent à nouveau les 850 ans de la cathédrale Saint-Etienne avec ce volume qui retrace à la fois l'histoire, l'architecture et l'influence de ce monument exceptionnel.

On ne sait ce qu'il faut saluer d'abord dans ce livre indispensable à tout amoureux de notre ville : est-ce la splendeur des photos d'Emmanuel Berry qui magnifient chaque détail du monument ; est-ce l'érudition jamais pesante des textes qui retracent l'histoire de la cathédrale, celle de son édification, qui racontent aussi les exploits architecturaux tout en se penchant sur chacun des vestiges de sa grandeur (sculptures, orgues, vitraux, charpentes, Trésor…) ; ou est-ce la très grande qualité du travail d'édition qui rend grâce à son modèle ? Peu importe car c'est bien la conjonction de ces trois aspects qui fait la réussite complète de l'ensemble initié par Bernard Brousse, LE grand spécialiste de la cathédrale, en compagnie de l'historienne de l'art Claire Pernuit et de Lydwine Saulnier-Pernuit, ancien conservateur des musées de Sens, en charge aujourd'hui des antiquités et objets d'art de l'Yonne. Avec cet ouvrage, on remonte le temps, jusqu'à cette années 1164 où Saint-Etienne fut mise en chantier (on remonte en fait bien avant…) et devint le premier édifice religieux gothique de France. On découvre, fascinés, la cathédrale si familière et si présente dans notre cité à la fois en plans larges — son inscription dans l'histoire, sa position dans la ville, ses audaces techniques, etc. — mais aussi en plans très serrés en s'attardant sur des objets, des éléments de décoration… Un superbe album destiné aussi bien aux amateurs d'images qu'aux fous d'Histoire de France et d'histoire de l'art. A noter que les auteurs seront en dédicace à Calligrammes le 13 décembre.

Bernard Brousse, Claire Pernuit, Lydwine Saulnier-Pernuit, Emmanuel Berry (photos), Sens, première cathédrale gothique, éd. A'propos, 42 €.

ALBUM JEUNESSE : La ronde des animaux

Petits et grands ont toutes les chances d'être séduits par ce magnifique album et ses quatorze contes animaliers illustrés par une Sénonaise, Sarah Lembo. Une très belle idée cadeau…

Au départ, il y a Astaire. Astaire, comme Fred, sauf que là c'est une fille. Enfin, une fille… une jeune gerboise femelle, plutôt, mais une danseuse en tout cas, aussi douée que l'était Fred, qui utilise ses longues pattes arrière pour inventer des chorégraphies sous le soleil du désert. Puis qui s'éloigne et traverse le monde en dansant et en faisant des rencontres qu'elle nous raconte dans ce somptueux album regroupant quatorze contes illustrés avec une inventivité et une grâce folles. Tigresse, chauve-souris, poisson-coffre, homard, paon, hibou, caribou… Astaire croise au fil de son périple les animaux les plus inattendus et nous narre leurs drôles d'histoires, avec poésie et humour. Résultat, un album à la richesse surprenante, tant du point de vue de textes très écrits et touffus, que de celui d'une illustration chatoyante ayant, grâce au très grand format du livre, tout l'espace pour se déployer et se faire admirer. Si la forme du conte animalier aux personnages attachants, aux thématiques très diverses et à la jolie morale s'adresse en priorité aux enfants, la beauté de l'objet, elle, a tout pour séduire les adultes. Une grande réussite.

Sarah Lembo-Fleur de Piment, Caroline de Charon-Guet, A poils, à plumes et en costumes, éd. Magellan & Cie, 29,90 €.

dimanche 9 novembre 2014

PRIX GONCOURT : Une très belle surprise

La guerre d'Espagne est au cœur du nouveau Prix Goncourt, ce Pas pleurer dans lequel Lydie Salvayre ressuscite à la fois sa grand-mère et le grand écrivain Georges Bernanos pour un texte poignant et puissant.

On connaît mal Lydie Salvayre, malgré la jolie réputation il y a quelques années de La Compagnie des spectres. C'est donc une vraie révélation que couronne cette année, par surprise, le Prix Goncourt, une romancière exigeante de 66 ans pourtant déjà à la tête d'une œuvre d'une vingtaine de titres. Ici, dans ce livre au titre qui dit la dureté et la dignité, Pas pleurer, elle propose un fort travail sur la mémoire. Pas pleurer, c'est l'histoire d'un été, un été de guerre, l'été 36, et la guerre d'Espagne. Lydie Salvayre, dans une construction très riche de sens et d'échos, fait revivre cet été à travers deux voies. L'une, très personnelle, lui fait mettre en mots les souvenirs de sa propre mère, avec la langue souvent chahutée de cette exilée espagnole, ce "fragnol" (mix de français et d'espagnol) dont elle usait pour raconter notamment ce Barcelone anarchiste où les idéologies se faisaient face. L'autre, universelle, plus classique dans la forme, la met sur les traces de Georges Bernanos, le grand romancier catholique et conservateur que tout aurait dû mettre du côté des franquistes mais qui, révulsé par les crimes des troupes de caudillo, écrit ce texte éclatant qu'est Les Grands Cimetières sous la lune, condamnation sans appel de la montée des fascismes en Europe. Il y a dans l'écriture de Lydie Salvayre une richesse et une puissance assez inouïes, un humanisme poignant, des résonnances jamais forcées avec aujourd'hui, qui rendent ce roman inoubliable.

Lydie Salvayre, Pas pleurer, éd. Seuil, 18,50 €.

ROMAN ETRANGER : Au milieu de nulle-part

Une semaine de la vie d'un petit village de 58 habitants : on pourrait résumer ainsi Moisson. Sauf que le très beau roman de Jim Crace est beaucoup plus foisonnant, mouvementé et étrange que cela…

On ne sait pas très bien où se situe le village de Moisson. Quelque part en Grande-Bretagne sans doute. On ne sait pas vraiment non plus quand se déroule l'action, dans un passé lointain ou dans un futur du retour en arrière, on hésite. Il faut dire qu'on a pour guide dans cet univers un narrateur qui met beaucoup de mauvaise volonté à dévoiler les secrets du lieu. Ce fermier âgé venu de la ville il y a bien des années, va pourtant nous raconter cet univers immobile et rude placé sous la houlette d'un maître absolu. Il va surtout nous faire vivre les bouleversements que ce petit monde clos et hors du temps va tout d'un coup subir : la menace d'un incendie, l'arrivée de trois étrangers, la survenue d'un nouveau propriétaire au capitalisme débridé, le passage de la culture du blé à l'élevage des moutons… Là où on croyait qu'il n'y aurait rien survient alors une violence sidérante. Et c'est tout cela que met en place, dans une langue châtoyante et poétique, l'Anglais Jim Crace, un roman qui n'appartient à aucun genre tout en se situant à la lisière de plusieurs : fable, western, fantasy, roman social… Cela lui permet d'aborder, sans discours, de multiples thèmes fondamentaux, à la fois sociétaux et intimes, de l'exclusion à la séparation, de l'atavisme social à la difficulté des changements. Un roman très original qui intrigue et séduit à la fois.

Jim Crace, Moisson, éd. Rivages, 20 €.

vendredi 31 octobre 2014

ROMAN FRANÇAIS : Le souffle de l'Histoire

Pour son premier roman, Mathias Menegoz s'essaie à un genre qui n'est plus vraiment à la mode, la fresque historique, et nous plonge dans le XIXè siècle d'une région quasi inexplorée : la Transylvanie. Résultat : un roman majestueux et passionnant.

Vienne, 1833. Alors que les jours de l'empire des Habsbourg semblent figés dans le temps, un jeune comte se bat en duel puis quitte l'armée pour épouser une belle aristocrate au caractère bien trempé. Cent pages plus loin, ils arrivent dans les terres ancestrales de la famille, aux confins de l'Autriche-Hongrie, dans un coin improbable de Transylvanie, région reculée des Balkans qu'on ne connaît guère que par Dracula, et où le régime féodal le plus obtus est toujours en vigueur. En voulant "tout changer pour que rien ne change" (pour reprendre les mots du prince Salina dans Le Guépard), en voulant moderniser pour redonner du lustre à son nom et à ses terres, le comte Korvanyi va déclencher la tempête… C'est un stupéfiant roman, à l'écriture aussi classique que splendide, que signe pour son premier essai Mathias Menegoz. On se laisse embarquer dans cette odyssée à travers l'Europe centrale, où se révèlent des cultures, des modes de vie, une histoire absolument méconnus. Mais la force première de ce très beau livre tient à la justesse absolue de ses personnages, leurs motivations (même les plus folles et les plus tragiques) nous apparaissant logiques tant l'auteur sait nous les rendre proche, nous les faire comprendre de bout en bout. On pense d'abord, en lisant Karpathia, aux élégantes chroniques viennoises de Joseph Roth ou de Stefan Zweig, et puis peu à peu cela prend l'ampleur des fresques de Tolstoï. Porté de bout en bout par un souffle et une beauté de langage plus que rares dans le paysage littéraire français actuel, Karpathia éblouit et passionne.

Mathias Menegoz, Karpathia, éd. POL, 23,90 €.

ROMAN ETRANGER: Jouer avec le diable

Découvert l'an dernier grâce au très réjouissant et inventif L'Homme qui savait la langue des serpents, l'Estonien Andrus Kirivähk récidive avec ce roman où l'humour, le fantastique et une bonne dose de cruauté ne cessent de s'entrecroiser. Un bonheur de chaque page…

Les amateurs de littérature réaliste risquent fort de ne pas trouver leur compte chez Andrus Kirivähk. Car c'est du côté de la farce, et donc d'un certain merveilleux, que l'auteur estonien déploie avec brio son univers singulier. L'Homme qui savait la langue des serpents nous immergeait dans un temps lointain et indéfini parmi les derniers groupes humains sachant communiquer avec les animaux. Les Groseilles de novembre réinvente lui aussi un mystérieux passé, quelque part dans le moyen-âge estonien, en nous faisant partager le mois de novembre d'un village et de ses drôles d'habitants. Il y a là notamment des paysans qui trafiquent avec le diable (et le roulent parfois…) en lui demandant de donner une âme aux Kratts, étranges créatures faites de bric et de broc ayant pour fonction de voler pour leur maître. Il y a aussi des nobles peu brillants retranchés dans leur manoir, une sorcière qui touille ses potions, un métayer qui fait office de médecin… Bref, toute une humanité largement issue du folklore local, où le christianisme tardif et le paganisme persistant font plus ou moins bon ménage. Inclassable, irrésumable, malicieux, surprenant, Les Groseilles de novembre laisse un goût délicieux dans la mémoire.

Andrus Kivirähk, Les Groseilles de novembre, éd. Le Tripode, 21 €.

ROMAN ETRANGER : La nuit du chasseur…

Retour à Cold Mountain, le best seller qui a fait connaître Charles Frazier à travers le monde, se déroulait durant la guerre de Sécession, et développait tous les motifs du western. A l'orée de la nuit se situe, lui, dans l'Amérique des sixties, mais entre grands espaces et violence, il rejoue à son tour cette même partition…

La nature est omniprésente dans A l'orée de la nuit. Des montagnes écrasantes, un lac que contourne une seule route, une vallée perdue, une cabane au milieu de nulle part où vit Luce, une femme solitaire qui tente de vivre l'utopie autarcique des années 60. Mais cette nature idyllique va vite se révéler inquiétante, et la violence s'y impose lorsque Luce doit recueillir les deux enfants de sa sœur, celle-ci ayant été tuée devant leurs yeux par son mari. D'autant que le tueur est bientôt libéré de prison et est bien décidé à retrouver les gamins, seuls dépositaires d'un secret : un butin caché par leur mère… Une femme, des enfants, un étranger inquiétant et qui rôde autour d'une maison isolée : difficile de ne pas penser ici à La Nuit du chasseur, le grand film de Charles Laughton, avec Robert Mitchum en faux pasteur criminel. C'est à l'évidence une des influences de ce roman puissant et terrible, qui conjure la noirceur de son récit et de ses personnages par une écriture ample et somptueuse. Western moderne, thriller oppressant, portrait de femme libre, célébration panthéiste… le dernier roman de Charles Frazier ne laisse jamais indifférent.

Charles Frazier, A l'orée de la nuit, éd. Grasset, 20,90 €

samedi 25 octobre 2014

ROMAN ETRANGER : Cuba, si

Le plus brillant des auteurs de polars cubains revient avec un roman foisonnant, au centre duquel trône un tableau de Rembrandt. Entre la grande histoire et la petite, Leonardo Padura nous invite à une enquête qui n'est pas que policière, avec la question de la liberté comme fil rouge…

Il n'est pas facile de résumer un roman comme celui-ci. Tout d'abord, il faut peut-être préciser que, malgré la présence de Mario Conde, le détective fétiche de tous les romans de Padura, Hérétiques n'est pas un polar. Ou plutôt n'est pas que cela. Loin de là. Car Hérétiques commence comme un roman historique, lorsqu'un bateau en provenance d'Europe, chargé de plusieurs centaines de Juifs, entre dans les eaux cubaines. Nous sommes en 1939, et parmi ceux qui espèrent trouver refuge à La Havane, il y a la famille Kaminsky. En guise de sauf-conduit et d'assurance pour l'avenir, le fameux tableau. Mais cela ne suffit pas. Le bateau est refoulé. Le tableau, lui disparaît, pour refaire surface dans les années 2000. Et c'est là que l'enquête de Mario Conde commence : elle ne sera pas du tout linéaire, l'emmenant (et nous avec), dans le passé d'une famille, dans l'histoire du tableau jusqu'au XVIIè siècle, à travers plus d'un demi siècle à Cuba… Et ce n'est pas tout car Hérétiques est aussi une sorte de roman philosophique qui interroge avec brio les notions de liberté et de révolte à travers le temps. Le brio de Padura est tel qu'on ne s'y perd jamais et qu'on est au contraire constamment passionné par ce texte épique et désenchanté, où le rhum coule à flot et où brille le soleil de Cuba. Embarquez toutes affaires cessantes !

Leonardo Padura, Hérétiques, éd. Métaillé, 23 €.

vendredi 24 octobre 2014

PRIX NOBEL : Convocation des fantômes

On se croit toujours en territoire connu lorsqu'on pénètre dans un roman de Patrick Modiano. Et pourtant, au-delà des figures si habituelles de l'œuvre du tout nouveau Prix Nobel, au-delà de son inimitable style en pointillés, Pour que tu ne perdes pas dans le quartier n'en finit pas de nous égarer… pour notre plus grand bonheur.

Au début, lorsque Jean Daragane reçoit un mystérieux appel d'un inconnu lui indiquant qu'il a retrouvé son carnet d'adresses, tout est flou. Et puis, au fil des pages, des souvenirs reviennent, des bouts d'histoire se font jour, des inconnus reprennent vie un instant. Il y a la villa de Saint-Leu-la-Forêt. Il y a des individus louches. Il y a Annie Astrand et une histoire de Photomaton. Il y a un petit garçon abandonné, et des errances nocturnes, il y a le goût de la perte. Ceux qui connaissent bien, depuis près de cinquante ans, l'œuvre sans cesse reprise et complétée de Patrick Modiano ne s'en étonneront pas, tout son univers est là, à nouveau recomposé. Et pourtant, Pour que tu ne te perdes pas dans le quartier parvient sans cesse à étonner par cette capacité étonnante de Modiano à créer de la poésie à partir du brouillard, et surtout par cette magie incroyable, propre à ce livre, à nous faire circuler, dans une même phrase, sans qu'on s'en aperçoive, d'un temps à un autre puis à un troisième. Une sorte de vertige naît de ce permanent et très beau entremêlement du présent, du passé et d'un passé plus lointain encore : le présent de Jean, romancier vieillissant, l'époque où, jeune homme, il tenta de reconstituer son enfance, et cette enfance elle-même, ballottée. Infiment nostalgique, cette convocation des fantômes est éblouissante. Elle confirme la place centrale de Modiano dans la littérature contemporaine, cette place reconnue par le Prix Nobel de Littérature 2014.

Patrick Modiano, Pour que tu ne te perdes pas dans le quartier, éd. Gallimard, 16,90 €.

dimanche 28 septembre 2014

ROMAN FRANÇAIS : La légende et la réalité

Sous-titré "Une histoire de Buffalo Bill Cody", le fulgurant dernier roman d'Eric Vuillard nous propose bien autre chose qu'une biographie du légendaire tueur de bisons. Entre portrait mélancolique d'un homme dépassé par son mythe et réflexion puissante sur le mensonge de la société du spectacle, Tristesse de la terre est une œuvre intense.

On connaît la formule inventée par John Ford, le grand maître du western, dans L'Homme qui tua Liberty Valance : "A l'ouest, quand la légende dépasse la réalité, on imprime la légende." Le héros du nouveau roman d'Eric Vuillard est une pure illustration de ce précepte, William Cody est perdu derrière Buffalo Bill, le mythe du grand guerrier a effacé la réalité d'un homme bien moins héroïque. Cet art de l'illusion, Buffalo Bill le prolonge en inventant le plus show du monde, le Wild West Show, spectacle grandiose qu'il va tourner dans le monde entier pendant des décennies devant des millions de spectateurs, réécrivant l'histoire de la conquête de l'Ouest, transformant les massacres d'Indiens en grandes victoires, métamorphosant les survivants en acteurs de leur propre déchéance, inventant ainsi d'innombrables légendes qui prennent, dans l'imaginaire collectif, la place de l'Histoire. Eric Vuillard décortique cela, met en lumière cette supercherie. Non pas en historien pointilleux ou en moralisateur. Mais en artiste qui saisit, en dix cours chapitres, la profonde mélancolie de cet homme (et celle encore plus absolue du chef indien Sitting Bull) qui ne fut jamais lui-même et qui inventa le monde qui est le nôtre : son Wild West Show exhibitionniste et cruel, que Vuillard décrit avec puissance, n'étant guère que le précurseur de la télé-réalité. Un grand livre.

Eric Vuillard, Tristesse de la terre, éd. Actes Sud, 18 €.

ROMAN ETRANGER : La tragédie de Mary

En écrivant à la première personne la triste histoire de la jeune Mary dans l'Angleterre rurale de 1831, Nell Leyshon réussit une sacrée prouesse littéraire en même temps qu'elle signe une véritable tragédie.

La vie de Mary n'est pas gaie et pourtant, il y a comme une sorte de gaité dans les premières pages de sa confession. On pense même, durant toute une partie de ce court roman saisissant, qu'elle va s'en sortir, qu'elle va parvenir à se hisser hors de sa condition misérable, qu'elle va échapper à son destin. Et puis non. Cela n'aura été qu'une rémission, qu'un faux espoir. Mary, quatrième fille d'un fermier violent et d'une mère insensible, Mary et sa patte folle qui l'empêche de faire les travaux les plus rudes, Mary à l'esprit vif et à la langue bien pendue, Mary, 15 ans, est vouée au malheur. Elle a pourtant appris à lire et découvert les bonnes manières lorsqu'elle est placée, contre de l'argent, chez le pasteur du village, pour s'occuper de son épouse malade. Mais la bonne dame meurt et tout bascule à nouveau… Nell Leyshon est parvenu avec beaucoup d'habileté à inventer la langue de Mary, bousculant les mots, l'orthographe, la ponctuation pour faire ressentir, presque de l'intérieur, ce que cette jeune fille du XIXè siècle a pu ressentir. C'est très simple. C'est très juste. C'est complètement bouleversant. On n'est pas prêt d'oublier Mary.

Nell Leyshon, La Couleur du lait, éd. Phébus, 17 €.

PREMIER ROMAN : Noir profond

Pour son premier roman, Samuel W. Gailey a choisi le noir très profond. Car au cœur de l'hiver, dans une petite ville paumée de Pennsylvanie, la mort d'une serveuse de bar va déchaîner les passions…

On pourrait penser que 24 heures ce n'est pas grand chose. C'est pourtant suffisant pour bouleverser des vies et toute une petite communauté. 24 heures, c'est la durée de ce roman extra-noir au cours duquel on découvre le cadavre de Mindy et où Danny, le géant simple d'esprit dont elle était la seule amie, devient le coupable idéal pour le fort peu sympathique adjoint du vieux shérif… Deep Winter pourrait se résumer ainsi, on n'aurait pas dit grand chose pour autant de ce récit tendu, de cette tragédie chez les rednecks,  que Samuel W. Gailey a situé au milieu de nulle part, dans cette bourgade de Wyalusing qui est aussi sa ville natale. C'est dire à quel point ce premier roman à l'atmosphère lourde est nourri de réalité, et combien les nombreux personnages dont l'auteur fait alterner les points de vue sont inspirés de ceux qu'il a connus. Cela donne une vraie force à ce texte haletant où le suspense règne en même temps qu'une violence toujours prête à exploser. Excellent portraitiste, Gailey dessine au fil des rebondissements des personnages hauts en couleurs et toujours au bord de la rupture, au premier rang desquels Danny, qui n'est pas sans faire penser au Lenny du Des souris et des hommes de John Steinbeck. Ce n'est pas un mince compliment…

Samuel W. Gailey, Deep Winter, éd. Gallmeister, 23, 40 €.

jeudi 25 septembre 2014

ROMAN ETRANGER : Au nom du père

Erina n'a ni mari ni enfants. La faute à une figure paternelle déstabilisante, fascinante mais longtemps absente, et n'ayant jamais joué son rôle. Sauf que cete figure du refoulé resurgit au moment le plus inattendu, obligeant l'héroïne de ce beau roman à tenter de renouer le fil de son histoire…

Jamais le père très absent d'Erina, l'héroïne de ce roman triste comme une ballade et gai comme une ritournelle, n'aura été aussi présent que depuis qu'il est mort. Car voilà qu'une nuit de grand vent et de froid sidérant dans les rues de Montréal, son fantôme se manifeste à la jeune femme et l'entraîne chez lui et sa nouvelle compagne pour lui demander une chose insensée : déterrer ses cendres pour aller les disperser là où il l'aura choisi. On imagine la réaction d'Erina, d'autant que la figure fascinante de ce Vassili lui a longtemps manqué, puisqu'il est parti lorsquelle avait onze ans, disparaissant pour une très longue période avant de revenir vivre, l'âge venant et la mort approchant, chez son ancienne épouse… Face à cet homme qui traversait le monde comme il traversait la vie, en coup de vent et sur des coups de tête ou de cœur, Erina demeure éternellement une petite fille un peu perdue, héberluée, émerveillée, trahie. Le beau texte de la Canadienne Catherine Mavrikakis circule ainsi entre les époques, au gré des souvenirs, reconstituant cette image paternelle et la relation de son héroïnes (son double à l'évidence) avec lui. Roman tendre et cruel, intime et universel, La Ballade d'Ali Baba confirme le talent magistral et sensible de l'auteur des Derniers jours de Smokey Nelson.

Catherine Mavrikakis, La Ballade d'Ali Baba, éd. Sabine Wespieser, 18 €.

ROMAN ETRANGER : La perte de l'innocence

Depuis la publication à succès l'an dernier du drôle et cruel Karoo, on découvre enfin en France l'œuvre de Steve Tesich, mort en 1996. Price, qui paraît cette année, fut le premier roman de Tesich, en 1982, un inoubliable portrait d'adolescent qui confirme le talent acide de l'auteur…

Comme pour son autre roman, c'est son héros qui donne son titre au livre de Steve Tesich : Karoo se prébommait Saul, Price, lui, s'appelle Daniel, et il a 17 ans. Et si on s'attache à ce garçon, ce n'est pas qu'il soit follement sympathique, mais bien plus simplement parce qu'il incarne à la perfection une certaine image de l'adolescence, désœuvrée, désabusée, imbue d'elle-même et pourtant d'un vide sidérant. Bref, elle ressemble comme deux gouttes d'eau à toutes les adolescences, en version infiniment plus inventive et trash. Car c'est avec un cynisme de toutes les lignes que Steve Tesich nous raconte cet été de Price, où il s'apprête à quitter son école sans savoir quoi faire ensuite, où il s'essaie au premier amour, où il voit son père souffrir mille morts…, où il apprend à vivre en fait, puisqu'il s'agit bien là de ce genre trop souvent balisé qu'est le roman d'initiation, genre qui prend ici une autre dimension. Servi par un sens de la formule cruelle qui fait mouche à tous les coups («Et je refusais de mourir sans avoir la certitude que ma mère et Rachel passeraient le restant de leurs jours rongées par le remords.», «J’avais l’impression que je pouvais lire en elle comme dans un livre ouvert, si ce n’est que ce livre était écrit dans une langue qui m’était étrangère.», «Et si nous nous serrions les coudes, à vrai dire, c’était autant pour nous soutenir mutuellement que pour ne laisser à aucun d’entre nous une chance de prendre son envol.»…), Price raconte avec brio l'histoire de la perte de l'innocence.

Steve Tesich, Price, éd. Monsieur Toussaint Louverture, 21,90 €.

samedi 30 août 2014

ROMAN ETRANGER : Au rythme du Mississippi

La Nouvelle Orléans, années 20. Une fillette est enlevée, un homme la recherche… Tim Gautreaux nous entraîne au fil du Mississippi dans une virée intense et colorée où il fait se croiser de grands thèmes (la culpabilité, la vengeance, les liens familiaux…) en inventant un personnage inoubliable et ballotté par le destin.

Il y a du jazz, le Mississippi et ses bateaux à aube. Il y a une fillette disparue et un homme, Sam  Simoneaux, qui la recherche le long du fleuve sur un de ces dancing flottants, l'Ambassador, dont les couches de peinture successives masquent de plus en plus mal la décrépitude. Il y a beaucoup d'autres choses dans ce foisonnant roman d'un auteur américain dont Le Dernier Arbre, l'an dernier, avait impressionné. On retrouve ce même talent narratif ici, cette même puissance à tracer des destins bousculés par leur temps, cette même manière d'empoigner ses personnages pour leur donner une densité stupéfiante. C'est le cas de Sam, qu'on n'oubliera pas de sitôt, Sam le rescapé qui a échappé, enfant, au massacre de sa famille, qui échappe également à la boucherie de la Première Guerre mondiale en débarquant à Saint-Nazaire le… 11 novembre 1918, Sam qui a réussi à décrocher un beau poste dans un grand magasin de la Nouvelle Orléans, Sam aussi qui a perdu un fils, et qui va se jeter à corps perdu à la recherche d'une fillette enlevée dans son magasin, et dont la piste le mène au fil du Mississippi… Le poids du passé, les liens du sang, le remords, la douleur, la vengeance, la rédemption, les mondes qui s'achèvent, etc. Le roman de Tim Gautreaux est riche de ces thèmes essentiels que l'auteur brasse dans une prose qui nous emporte avec la puissance du fleuve.

Tim Gautreaux, Nos disparus, éd. Seuil, 23 €.

ROMAN FRANÇAIS : Que sont nos amis devenus ?

C'est l'histoire de quatre amis mais c'est aussi l'histoire d'un pays, la France, entre 1981 et 2012 : avec un vrai souffle romanesque, François Roux réussit ainsi à nouer la petite et la grande histoire, les espoirs déçus des individus et ceux d'un pays, les évolutions des uns et les changements de la société. Une fresque passionnante !

Tout commence un beau soir de mai 1981 avec l'élection de François Mitterrand à la présidence de la République, quelques jours avant le bac aussi, et on ne sait trop ce qui des deux est le plus important pour Rodolphe, Tanguy, Benoît et Paul, 18 ans, dans leur petite ville des Côtes d'Armor. A partir de ce point de départ, François Roux va dessiner les destinées contradictoires de ses héros tout en traçant un portrait de la France d'hier et d'aujourd'hui, juxtaposant, dans un mouvement littéraire très réussi, le temps des illusions et celui des réalités : à savoir le début des années 80 dans la première partie, et le tournant des années 2010 dans la seconde, faisant ainsi ressortir les différences et les transformations de chacun et de tous, pour le meilleur et pour le pire. Voici donc Benoît, artiste rêveur au départ, photographe renommé plus tard ; Rodolphe, idéaliste ayant endossé le costume de député râleur ; Tanguy, qui aspire à faire une grande école et se retrouve héritier d'une entreprise familiale où il peine à trouver sa place ; et puis Paul, le narrateur de l'ensemble, Paul, qui se rêve acteur , Paul, le fan de Barbara, Paul et sa problématique homosexualité… Ce que l'on abandonne, ce que l'on conserve comme rêves, ce à quoi on reste fidèle, ce qui nous pousse et ce qui nous entrave… tels sont les ingrédients passionnants de cette fresque amicale très réussie.

François Roux, Bonheur National Brut, éd. Albin Michel, 22,90 €.

mardi 26 août 2014

ROMAN ETRANGER : Ah, la merveille !

A 89 ans, l'auteur des chefs-d'œuvre Un bonheur parfait et Un sport et un passe-temps, nous offre avec Et rien d'autre un des plus beaux romans qui soient, portrait mélancolique d'un homme qui, sans rater sa vie, passe un peu à côté…

Il se passe bien des choses dans une vie d'homme : des rencontres et des séparations, des échecs et des réussites professionnelles, des départs, des retours, de l'amour qui dure ce qu'il dure, quelques morts alentours, la guerre parfois… C'est beaucoup, c'est presque rien, une accumulation de petites et de grandes choses, celles accomplies et le regret des autres. La matière de Et rien d'autre, le sublime dernier roman de James Salter, est là. On y suit, sur plusieurs décennies, Philip Bowman, soldat dans le Pacifique, aspirant journaliste, éditeur, amoureux, divorcé, toujours entre contentement et frustrations, toujours dans l'attente d'un bonheur qui ne vient pas, ou pas complètement, ou pas longtemps. Chaque page de ce livre est ainsi nimbé d'une douce mélancolie, quelque chose d'indicible qui tient à l'écriture si simple en apparence et pourtant si précise de l'auteur d'Un bonheur parfait et qui n'en finit pas de bouleverser. Styliste magnifique (on voudrait tout citer !), James Salter donne l'impression qu'aucun de ses mots ne saurait être remplacé par un autre, qu'aucune de ses phrases ne saurait être modifiée sans être déséquilibrée, qu'aucun des lieux ou des états psychologiques qu'il décrit ne saurait l'être autrement sans risquer d'être faux. Procédant par ellipses, en s'écartant sans cesse de sa voie principale pour suivre, le temps d'un chapitre ou de quelques lignes, un personnage qui entre dans le champ avant d'en ressortir, Salter construit un roman poignant et d'une justesse absolue sur l'inaccomplissement de toute existence. Une pure merveille.

James Salter, Et rien d'autre, éd. de l'Olivier, 22 €.

ROMAN FRANÇAIS : Le souffle de l'aventure !

Un diamant volé, un tour du monde par tous les moyens imaginables, un curieux trio d'enquêteurs, une fabrique de liseuses, le souvenir des cigarières, une femme dans le coma, un continent artificiel, un inquiétant et introuvable Enjambeur Nô… Empruntant à tous les genres, jouant sur plusieurs niveaux de lecture, le nouveau roman de Jean-Marie Blas de Roblès après son formidable Là où les tigres sont chez eux offre un fantastique millefeuilles de plaisirs de lecteur !

S'embarquer pour L'Île du Point Némo, c'est se lancer dans un voyage littéraire tourneboulant assez difficilement résumable dans sa multiplicité mais jouissif d'un bout à l'autre. Car Jean-Marie Blas de Roblès réussit ce tour de force assez inouï de marier le roman populaire du XIXè siècle (Jules Verne bien sûr, annoncé dès le titre, mais aussi Sherlock Holmes, Dumas, les grands feuilletonnistes…) et la littérature contemporaine, tant dans ses interrogations (sur la survie du livre : on fabrique des liseuses ici) que dans ses thématiques (le rôle de la littérature dans la marche du monde) ou certains de ses procédés. Car en entremêlant les récits, on mixant les temps (on est dans un XXIè aux moyens de transport d'un autre temps, entre autres incongruités amusantes), en croisant les genres (il y a même de l'érotisme au programme…), Blas de Roblès construit un roman haletant, surprenant, drôle qu'on n'arrive pas à lâcher. L'Île du Point Nemo est un de ces livres formidables qui disent, page après page, l'amour fou de la lecture et de la littérature sous toutes ses formes, orale, imprimée ou électronique. Un bonheur absolu !

Jean-Marie Blas de Roblès, L'Île du Point Némo, éd. Zulma, 22,50 €.

lundi 18 août 2014

SELECTION : L'été en poches (2è partie)

Un roman culte, un voyage dans un étrange bout du monde, un western moderne, un polar dépressif, un portrait de femmes… Une sélection originale et passionnante de livres à petits prix pour bien finir l'été…

Comment mettre du piment dans une vie qui semble aussi réglée que prévisible et ennuyeuse ? Luke Rinehart, psychiatre de renom, trouve une solution aussi simple qu'extrême : en demandant au hasard de tout choisir pour lui. C'est donc à coups de dés que le héros de ce roman-culte écrit dans les années 1970 va désormais mener son existence, créant des situations absurdes, étonnantes et quelquefois terrifiantes, les six options que lui offre à chaque fois le dé pouvant aller du choix d'aller se coucher à celui de violer la voisine… Fasciné par les possibilités qui s'offrent à lui et qui ont éradiqué l'ennui, il se prend alors à prêcher la religion du dé et à convertir quelques adeptes à son jeu dangereux… Drôle, grinçant et vertigineux L'Homme-dé est un stupéfiant et formidable concentéré de réalisme et de fantastique.

Roman-culte, Les Frères Sisters pourrait bien le devenir tant ce drôle de western cumule d'atouts, entre récit picaresque, parodie et conte philosophique. On s'y lance à la suite de ses deux héros, Eli et Charlie Sisters, pour une course folle entre Oregon et Californie, jalonnée de rencontres avec les personnages les plus improbables (une sorcière, un dentiste philosophe, un alchimiste, un ancien dandy, une empoisonneuse de dix ans, des prostituées…), à la poursuite d'un but fixé par le Commodore : tuer un dénommé Herman Kermit Warm. Car les Sisters, que tout oppose par ailleurs, sont des tueurs à gages sans scrupules qui travaillent de concert, à la satisfaction générale de leurs employeurs. Plein de rebondissements, d'un humour caustique constant mais faisant preuve aussi de beaucoup de tendresse pour ses personnages, le roman de Patrick DeWitt mérite largement le détour.

Au violent monde masculin de DeWitt répond le monde tout aussi dur des trois femmes qui forment le cœur de Nous sommes les oiseaux de la tempête qui s'annonce. Sous ce beau titre poétique et mystérieux se cache un roman à fleur de peaux, celles de ses héroïnes : Emile, plongée dans le coma ; la narratrice, son amie, qui tient le journal de ces jours sans elle ; et celle que l'on surnomme La Petite fille au bout du chemin… Dans ce texte au ton singulier qui n'étonnera que ceux qui n'ont pas lu le plus récent roman de Lola Lafon, La Petite Communiste qui ne souriait jamais, l'auteur parle de la douleur de ces écorchées vives, de viol, de révolte, de danse, d'aspiration à la liberté dans un pays où un régime autoritaire vient de s'installer… Au fil des chapitres rapides s'installe un sentiment de proximité intense, et une émotion qui ne l'est pas moins.

Une autre femme, elle aussi blessée par la vie, Lola Faye, donne son titre à un roman inédit d'un des maîtres du roman noir actuel, Thomas H. Cook, l'auteur des magnifiques Au lieu-dit Noir-étang et Mémoire assassine. S'il y est question d'un crime — le meurtre du père du narrateur, il y a une vingtaine d'années — il serait présomptueux de définir cette envoûtante Dernière conversation avec Lola Faye comme un polar. Car l'art de Thomas H. Cook n'est pas tant dans la peinture de l'action ou de l'enquête (d'ailleurs, il n'y en a pas ici) que dans la plongée dans la psychologie de ses personnages, dans la peinture de leur milieu, de leur vie, dans la plongée dans les eaux troubles de leurs souvenirs, faisant remonter peu à peu la vérité. C'est encore le cas ici, dans ces retrouvailles inattendues de Lola Faye avec le fils de son ancien amant devenu un médiocre écrivain après avoir quitté l'oppressante petite ville de province où il a grandi. Ecrit sur ce mode mélancolique et tragique qui est la marque de l'auteur, ce roman pose des questions essentielles (sur l'ambition, les racines, la famille, la fidélité à soi-même…) tout en maintenant d'un bout à l'autre son suspense.

Si Thomas H. Cook brouille les genres, c'est aussi le cas de Julien Blanc-Gras, écrivain voyageur dont la pertinence des notations n'a d'égale que la verve. Après avoir parcouru le monde avec son sens de l'humour en bandoulière dans le réjouissant Touriste, il s'arrête ici dans un pays perdu au milieu de nulle part, les îles Kiribati, que le réchauffement climatique menace à court terme de disparition. Le titre, ironique, du livre qu'il a tiré de son séjour, Paradis (avant liquidation), est un bon résumé de ce livre au ton aussi drôlatique que la situation ne l'est pas : le paradis en question n'est déjà plus qu'une carte postale, les atolls sont des poubelles, le niveau de vie est misérable, et la mer gagne sans cesse sur la terre. Portrait lucide d'un monde en sursis, bourré d'informations et de portraits d'habitants des Kiribati, ce récit de voyage est tout à la fois passionnant, amusant et terrifiant…

Luke Rinehart, L'Homme-dé, éd. de l'Olivier-Replay, 14,90 €.
Patrick DeWitt, Les Frères Sisters, éd. Babel, 8,70 €.
Lola Lafon, Nous sommes les oiseaux de la tempête qui s'annonce, éd. Babel, 9,70 €.
Thomas H. Cook, Dernière conversation avec Lola Faye, éd. Points, 7,60 €.

Julien Blanc-Gras, Paradis (avant liquidation), éd. Le Livre de Poche, 6,10 €.

samedi 2 août 2014

ROMAN JEUNESSE : Une Japonaise à Paris

A 14 ans, Azami ne connaît guère que la campagne japonaise où elle vit avec sa grand-mère. Jusqu'au jour où son père lui propose de passer dix jours à Paris… Conte initiatique, découverte d'une autre culture, récit d'amitié, premiers émois amoureux… Un très joli roman qui séduira les jeunes lectrices fans de mangas à partir de 11 ans.

Le nouveau roman du couple Marc et Isabel Cantin a deux qualités principales, et elles ne sont pas minces. La première, c'est de dessiner avec beaucoup de finesse des personnages tous très différents et complémentaires (la sage Azami et la rebelle Myo, le père strict et la grand-mère fantasque…) auxquels on s'attache rapidement. La seconde, c'est d'offrir à découvrir les différences entre la société japonaise et la société française, que ce soit dans l'éducation, les modes de vie, les rapports aux autres, etc., à travers les mésaventures qui attendent Azami durant son voyage à Paris. Mené à un rythme soutenu, ce récit qui ne manque pas de drôlerie (ah ! les offrandes de la grand-mère à l'ordinateur pour que celui-ci envoie ses mailsà Azami !) tisse habilement des liens entre ses héros, où se mêlent confrontations, amitiés et romance, jusqu'à une jolie surprise finale. Un roman plein de charme qui a obtenu le convoité Prix des Incorruptibles.

Marc et Isabel Cantin, Azami, le cœur en deux, éd. Nathan, 7 €.

PREMIER ROMAN : Vaisseau fantôme

A 24 ans à peine, Salomon de Izarra signe un terrifiant roman maritime et nous embarque sur un vaisseau fantôme où se croisent les ombres de Melville, Poe, Maupassant ou Lovecraft. Puissant, halluciné, dantesque : Nous sommes tous morts est un fantastique voyage vers l'effroi !

A travers le dispositif littéraire très classique du journal de bord d'un marin, Salomon de Izarra nous raconte pour son premier roman une histoire fort peu classique et qui va nous faire plonger dans les gouffres de l'âme humaine. Car ce que relate le matelot Nathaniel Nordnight, c'est le calvaire de l'équipage de La Providence (quel nom !), baleinier qui essuie, en 1927, une terrible tempête et se retrouve prisonnier des glaces. Dès lors, les démons qui sont en chaque homme vont peu à peu se libérer, la folie va gagner, et l'horreur la plus absolue — jusqu'au cannibalisme — va s'ériger en loi pour survivre. Ramassé en 150 pages à peine, ce texte haletant tient autant sa force de ce que l'on découvre, jour après jour, page après page, du destin de ces hommes livrés à eux-mêmes, qu'à la virtuosité inouïe de l'écriture de ce tout jeune auteur. Il y a là un talent vertigineux, une connaissance inquiétante de l'âme humaine et une puissance hallucinée qui empêchent de reposer ce roman fou et glaçant dès lors qu'on l'a ouvert.

Salomon de Izarra, Nous sommes tous morts, éd. Rivages, 15 €.

dimanche 27 juillet 2014

SELECTION : L'été en poches

Epatants romans d'ici et d'ailleurs, portrait d'idole du sport… la première partie de notre sélection de livres de poche pour l'été est aussi éclectique que séduisante.

Du Français Caryl Ferey, on connaît depuis quelques années les polars sombres et puissants (Utu, Zulu, Mapuche…) : Les Nuits de San Francisco illustre une autre facette de son talent. Ce court roman en deux parties est l'histoire d'une rencontre, celle de deux solitudes, de deux laissés pour compte de la société américaine, avec San Francisco pour décor. Avec beaucoup d'attention à ses personnages, Caryl Ferey raconte le parcours chahuté de Sam et de Jane, hantés par leur passé, et le coup de foudre qui va les bouleverser. Lui est un Indien Lakota qui a quitté sa réserve marquée par l'histoire tragique de son peuple pour se lancer dans des petits boulots  qui ne lui assurent pas de sortir de la misère où l'enfoncent l'alcool et la drogue. Elle est l'ex-compagne d'un rockeur, portant dans sa chair (elle est amputée d'une jambe) la violence de sa vie, en pleine galère elle aussi. Roman humaniste, ce texte sombre mais jamais larmoyant est une belle réussite proposée dans une très élégante collection.

Si Sam et Jane ont surtout connu les bas-fonds, le héros du fascinant livre de Frédéric Roux, lui, a surtout côtoyé les sommets puisqu'il s'agit du plus grand boxeur de tous les temps, Cassius Clay, devenu Mohamed Ali après sa conversion à l'Islam en 1964. Ce n'est pourtant pas une biographie classique, pas un roman non plus plus, que nous propose Frédéric Roux, mais une sorte de mix des deux, construit à coup de centaines (de milliers ?) de citations collées les unes aux autres, certaines réelles venues de proches d'Ali ou de stars de l'époque (Martin Luther King, Andy Warhol, Bob Dylan, Toni Morrison…), d'autres à l'évidence fictives. Brillantissime et passionnant (même pour ceux qui ne s'intéressent ni à la boxe ni au sport !), Alias Ali offre, dans un jeu littéraire génial, à découvrir le parcours incroyable (sportif, politique, humain) et les personnalités multiples de son héros.

Si le destin glorieux d'Ali finit dans la déchéance pathétique, celui de Saul Karoo, quinquagénaire bedonnant qui est au centre du Karoo de Steve Tesich, est tout aussi contrasté.
Scénariste sans gloire devenu riche en réécrivant et en mutilant les scripts des autres, Karoo est un alcoolique à qui l'alcool ne fait plus d'effet — ce qui génère des pages hilarantes du roman, notamment le début lors d'un réveillon mémorable —, un divorcé harcelé par sa revêche ex-épouse, un père adoptif bien peu présent… Lorsqu'il se retrouve face à un chef-d'œuvre qu'on le charge d'édulcorer, toute sa vie vacille. D'autant qu'il découvre dans un petit rêle destiné à être coupé, une actrice qui lui rappelle quelqu'un, un quelqu'un qui va le mener à sa rédemption… et à sa perte. Second roman d'un auteur mort quelques jours après l'avoir achevé, Karoo est aussi drôle que désespéré.

Drôle et cynique, voilà qui s'applique à merveille à Villa avec piscine, second roman du Néerlandais Herman Koch, devenu célèbre grâce à au succès de son succulent Dîner. Il s'y penche avec un talent de satiriste remarquable sur la figure d'un médecin à priori bien sous tous rapports mais convoqué par le Conseil de l'Ordre en raison de la mort d'un de ses patients, un acteur connu chez lequel il a passé des vacances, dans la villa avec piscine qui donne son titre au roman. Tout passe à la moulinette du mauvais esprit de Koch : le monde médical, la famille, le couple, le sexe, les milieux du spectacle. Cela donne un livre grinçant et joyeusement amoral, propre à occuper avec plaisir (et intelligence) les heures au bord de la plage… ou d'une piscine.

Rien de cynique ou de brutal à l'inverse dans Une fille, qui danse, merveille absolue signée Julian Barnes, où il question de la mémoire et de la manière dont on ne cesse de réécrire le passé, de s'en souvenir, pour de bonnes ou de mauvaises raisons. A l'aube de la soixantaine, Tony voit resurgir les fantômes de son adolescence lorsqu'il reçoit une lettre lui annonçant qu'il vient d'hériter du journal intime d'Adrian, un de ses amis de jeunesse, qui lui vola la belle Veronica, à qui il écrivit une lettre assassine, et qui s'est suicidé lorsqu'il avait 22 ans… Avec une finesse, une précision, une absence d'effets et d'explications absolument magnifiques et bouleversantes, Julian Barnes met en mots ce retour du refoulé. Aussi simple et évident en apparence que profond et ciselé en réalité, Une fille, qui danse a tout du chef-d'œuvre.

Caryl Ferey, Les Nuits de San Francisco, éd. Arthaud, 10 €.
Frédéric Roux, Alias Ali, éd. Folio, 8,90 €.
Steve Tesich, Karoo, éd. Points, 8,60 €.
Herman Koch, Villa avec piscine, éd. 10/18, 8,40 €.
Julian Barnes, Une fille, qui danse, éd. Folio, 6,80 €.