mardi 25 février 2014

ROMAN ETRANGER : Une tragédie américaine

Cela aurait pu être un conte amoureux, la belle et douce histoire de la rencontre de deux parias. Mais le dernier roman de  Ron Rash, Une terre d'ombre, est d'une autre nature, une puissante tragédie de l'intolérance et de la bêtise dans l'Amérique rurale du siècle dernier…

Alors que les romans français ayant pour cadre la Première Guerre mondiale se multiplient en cette année de centenaire, on oublie souvent que la grande guerre eut aussi des combattants, et des conséquences, outre-Atlantique. C'est un des (nombreux) mérites d'Une terre d'ombre que de le rappeler. Non pas que les combats y occupent une place, nullement, mais parce que le conflit a fait perdre une main à l'un des personnages centraux, Hank, précipitant son retour dans le vallon des Appalaches à la mauvaise réputation où vivait sa famille. N'y demeure que sa sœur, Laurel, considérée comme une sorcière en raison d'une tache de naissance qui lui couvre une partie de son bras et son cou, Laurel qui à cause de cela ne pourra jamais se marier, Laurel la paria qui va s'éprendre d'un curieux étranger, un joueur de flûte mutique dont on apprendra qu'il est en fait un exilé allemand… Et l'on retrouve là les échos de la guerre en cours en Europe : ce ne sera pas sans lien avec la tragédie qui s'approche… Après les formidables Un pied au paradis et Le Monde à l'endroit, Ron Rash confirme ici la puissance de son inspiration et la force de son écriture, maniant le lyrisme comme la noirceur, faisant glisser, insensiblement mais inéluctablement, son conte vers le drame pour cause de superstitions ancestrales, de xénophobie, de non-dits familiaux, de bêtise d'une foule déchaînée. Avec Une terre d'ombre, Ron Rash prouve à qui aurait pu en douter, qu'il est bien l'une des grandes plumes de l'Amérique d'aujourd'hui.

Ron Rash, Une terre d'ombre, éd. Le Seuil, 20 €.

vendredi 14 février 2014

BEAU LIVRE : Un voile qui dévoile…

Lors d'une résidence d'artiste dans le Morbihan, la photographe et plasticienne Wanda Skoniecnzy a imaginé d'installer de longs voiles blancs dans des décors où se mêlent la nature, des chapelles, la présence de l'eau. Résultat : un travail poétique, presque mystique, regroupé dans un bel album, Traines, que l'auteur présentera et dédicacera à la librairie samedi 15 février.

C'est un voile de mariée, immaculé, qui se déploie dans un décor, qui relie des lieux, qui guide notre regard. Au bout de ce long tissu blanc, on découvre un corps, une petite église, une rivière. Le voile se fond dans la nature, la redessine, la révèle, établit des passerelles entre hier et aujourd'hui, entre des lieux hors du temps et ceux qui les habitent ou ceux qui les regardent. Il y a beaucoup de douceur dans le regard de Wanda Skonieczny tel qu'il se dévoile au fil des photos composant cet album. Il y a aussi une véritable attention pour ce qu'elle capte dans ses images, que ce soit la magie des lieux ou la vie des gens. Car le livre offre aussi, en parallèle des photos, quelques textes sur ceux qui les ont rendu possibles, ces gens de Saint-Jean Brévelay où l'artiste a créé ce travail qui séduit autant qu'il incite au rêve.

Wanda Skonieczny, Traines, éd. Filigranes, 25 €.

ROMAN FRANÇAIS : Les mystères de Lisbon

Troisième roman d'Hélène Gaudy, Plein hiver est une merveille de finesse et de mystères qui reste longtemps en mémoire. Car la jeune romancière sait comme peu d'autres installer une atmosphère, celle de la petite ville américaine de Lisbon, et dessiner les portraits de ses habitants saisis de stupeur devant l'inattendu : le retour d'un enfant perdu. Elle sait aussi avec un brio rare laisser l'imagination de ses lecteurs baguenauder dans les espaces vides de son récit…

Depuis quatre ans, il y a un trou dans Lisbon, le trou de l'absence de David Horn, adolescent disparu sans laisser de traces dans cette petite ville américaine qui n'a pas beaucoup de rapport avec son homonyme portugaise. Lisbon, ici, dans sa désespérance glacée, dans le calme de surface et sa douleur intérieure, fait plus penser au nom de famille des héroïnes tragiques de Virgin Suicides, le roman de Jeffrey Eugenides, et surtout le film de Sofia Coppola. Depuis quatre ans donc, David a disparu. La vie de Lisbon et de ses habitants — sa bande de copains, sa mère… — a repris, la même en apparence mais très différente en réalité. Et puis voilà qu'un jour, David réapparaît. Est-ce David ? Ou est-ce un imposteur ? En tout cas, sa présence change tout. Le passé resurgit. Chacun regarde, observe, se remémore, doute. Les souvenirs remontent et submergent. Parce qu'il se garde bien de combler le trou, le roman d'Hélène Gaudy fascine. Du premier au dernier mot, Lisbon et David gardent leur mystère. Dans l'intervalle, on se sera approchés d'une petite communauté murée dans ses silences et ses secrets, percluse d'ennui et de frustrations, enserrée dans la neige omniprésente. L'écriture subtile d'Hélène Gaudy laisse plâner tous les doutes, ne referme aucune porte, fait ressentir de l'intérieur cette désespérance, cette absence d'horizon qui lui fait écrire : "On ne voyage pas à Lisbon. On y passe, sans s’arrêter. On y reste quand on y est né. Quand on la quitte, on n’y retourne pas." Un roman beau, triste, terrible et magnifique à la fois. Un chef-d'œuvre ? Oui.

Hélène Gaudy, Plein hiver, éd. Actes Sud, 20 €.