dimanche 27 avril 2014

POLAR : Autopsie d'un mariage

Une femme, Sandrine Madison, est retrouvée morte dans sa chambre. S'est-elle suicidée ou a-t-elle été tuée par son mari ? Cela pourrait donner un banal polar. Ce serait compter sans le talent singulier de Thomas H. Cook, l'un des grands stylistes du roman noir contemporain dont les livres sont toujours bien plus riches que leurs intrigues…

Ceux qui ont lu, fascinés, Au lieu dit Noir-Etang ou Mémoires assassines savent de quoi est capable Thomas H. Cook, la noirceur de son univers, la mélancolie sombre qui se dégage de ses personnages, l'étrange et étouffante torpeur de ses atmosphères et de ses décors. Très habile à inventer des intrigues criminelles, il est surtout incroyablement doué pour leur donner cette dimension humaine bouleversante qui manque tant aux polars de série. C'est encore le cas avec ce dernier livre dont le déroulé suit le cours du procès de Sam, le mari un peu hautain et méprisant de Sandrine Madison. Mais ces dix jours de prétoire sont surtout l'occasion de se plonger dans l'histoire de ce couple d'universitaires longtemps si bien assorti. Quand les choses ont-elles commencé à changer ? Qui est responsable ? Qu'est-ce qui a dérapé et mené au drame ?… On le voit, la question dépasse largement celle de la culpabilité (ou non) de Sam tant Thomas H. Cook se livre, avec ce brio désabusé qui est sa marque de fabrique, à ce que Joyce Carol Oates a appelé "l'autopsie d'un mariage". Glaçant !

Thomas H. Cook, Le Dernier Message de Sandrine Madison, éd. Le Seuil, 21 €.

NOVELLAS : Le Clézio, ou la perfection…

On n'en finirait pas d'aligner les superlatifs pour parler de l'œuvre immense de J.M.G. Le Clézio. C'est pourtant sous la forme en apparence modeste de deux courts récits que nous arrive son dernier ouvrage, Tempête. Mais c'est un éblouissement…

Deux textes composent Tempête, deux novellas comme il est écrit sur la couverture, c'est-à-dire deux courts romans, ou deux longues nouvelles, puisque la novella se situe dans l'entre-deux. Il fallait s'appeler Le Clézio pour convaincre un éditeur de publier ce format hybride et si peu usité. Et il a eu raison, car ces deux novellas assemblées, intitulées Tempête et Une femme sans identité, se répondent de façon lumineuse, à chaque fois des jeunes filles, à chaque fois des ailleurs, entre mer du Japon, Afrique… et Paris, à chaque fois le même humanisme qui transcende les histoires, dont on sait depuis longtemps qu'il nimbe toutes les œuvres du Prix Nobel de Littérature 2008. Dans le premier récit, June est une fille sans père, une fille de la mer (sa mère plonge pour cueillir des ormeaux), une fille qui rencontre un étranger qui jadis assista sans intervenir à un viol… Dans le second texte, Rachel n'a pas de mère, ou plutôt elle apprend que celle qu'elle prenait pour telle n'est pas sa mère, elle est entre le Ghana et la France, le souvenir d'un viol plane, et Rachel se cherche une identité… Avec son écriture si serrée, si précise et si poétique pourtant, Le Clézio retrace au plus près ces deux destins de femmes qui, sans rejeter le passé, loin de là, choisissent d'avancer. Il y a ici une forme de perfection qui éblouit page après page.

J.M.G. Le Clézio, Tempête, éd. Gallimard, 19,50 €.

PREMIER ROMAN : Secrets de famille

Anna semble tout avoir pour être heureuse. Mais la mort de sa mère et l'apparition d'un enfant se cachant dans la remise au fond du jardin vont faire se lézarder ces apparences… Avec ce premier roman tout en finesse, Inès Benaroya dessine un portrait de femme aussi attachante que complexe.

Au cœur de ce premier roman, il y a des secrets que l'auteur, avec beaucoup de subtilité, va dévoiler très progressivement, leur laissant tout au long du récit, une part de mystère qui ne se dissipera jamais tout à fait. Les secrets de Dans la remise, ce sont ceux d'Anna, dont la réussite professionnelle (elle est avocate), la vie de couple accomplie, l'apparence lisse dissimulent des failles et des gouffres. La mort d'Ava, cette mère si peu aimante, et le surgissement, un soir, d'un gamin qui vient squatter discrètement l'appenti au fond du jardin de cette famille qui ne veut pas d'enfants, vont servir de révélateurs. Remontent les souvenirs de son enfance, les peurs d'hier et d'aujourd'hui, remontent les secrets d'une vie où la réalité, peu à peu, semble perdre pied… Inès Benaroya fait ressentir les mille et une émotions qui submergent son héroïne sans jamais appuyer, avec des mots toujours justes, une plume sans effets visibles mais tout en nuances subtiles. Pour un coup d'essai, voilà un très joli coup…

Inès Benaroya, Dans la remise, éd. Actes Sud, 18 €.

mercredi 23 avril 2014

ROMAN ETRANGER : A l'Islandaise !

Quatre ans après l'enchantement produit par Rosa Candida, la magie propre à l'Islandaise Audur Ava Olafsdottir s'impose à nouveau dans L'Exception. Avec sensibilité, humour et poésie, elle dessine un couple qui se sépare et la reconstruction qui s'impose pour son héroïne…

L'exception, c'est elle, Maria, épouse comblée, femme épanouie, heureuse mère de jumeaux. C'est ce qu'elle croit en tout cas jusqu'à ce soir de réveillon où, sur fond de feux d'artifices, son époux lui annonce qu'il la quitte… pour un autre homme, un collègue de travail. L'exception, elle le comprend sans s'en être jamais rendue compte jusque-là, c'était donc d'être la seule femme dans la vie de son époux. Le monde vacille sous ses pieds mais il y aura des répliques, d'autres catastrophes à venir, sur lesquelles il va lui falloir se reconstruire… Cela pourrait être un drame, un mélo. Grâce au talent et à la fantaisie d'Audur Ava Olafsdottir, c'est tout autre chose. Car la romancière islandaise sait inventer des personnages décalés qui pimentent l'intrigue, comme la confidente de Maria, une conseillère conjugale d'1m20, qui rédige aussi des polars pour un auteur connu. Elle a aussi l'art des rebondissements, des situations inattendues, des pas de côté. Elle n'a pas son pareil enfin pour évoquer son pays, ses paysages, son climat. Autant de choses qui nous avaient fait aimer Rosa Candida, et qu'on retrouve, plus aboutis encore, dans ce nouveau roman tout à la fois tendre, grave, léger : en un mot, délicieux.

Audur Ava Olafsdottir, L'Exception, éd. Zulma, 20 €.

mardi 15 avril 2014

ROMAN ETRANGER : Un monde qui bascule

Ceux qui ont lu Le Chemin des âmes ou Les Saisons de la solitude le savent déjà. Les autres vont le découvrir avec ce roman magistral : Joseph Boyden est une des très grandes voix de la littérature nord-américaine. Et sa fresque située dans le Canada du XVIIè siècle, en pleine guerre entre Hurons et Iroquois tandis que les missionnaires catholiques progressent, est un éblouissement.

Trois voix se partagent le récit de cette épopée terrible et magnifique, trois voix qui se complètent, s'opposent, se répondent, trois voix qui donnent à voir sous tous les angles cette page de l'histoire canadienne où un monde prend le pas sur l'autre. Il faut les présenter, ces trois personnages qui vont nous accompagner au fil de ces 600 pages aussi denses qu'intenses. Il y a donc Oiseau, chef de guerre Huron ; Chutes de neige, une Iroquoise prisonnière du précédent ; et Christophe, un de ces "corbeaux" venus de France pour évangéliser les Indiens, lui aussi captif d'Oiseau. A la fois lyrique et poétique, la langue de Boyden raconte le quotidien du camp huron, mais aussi les massacres entre Indiens, les rapports entre les peuples natifs et les hommes venus du vieux-continent, les alliances contre-nature, la sauvagerie… Il décrit aussi les civilisations indiennes, leur confrontation brutale et parfois drôlatique (l'apprentissage de l'écriture…) avec celle des Blancs. Il le fait sans angélisme mais avec un profond respect de peuples dont il est l'héritier, lui, l'auteur dont les origines sont à la fois écossaises et indiennes. Cela donne un grand roman humaniste bruissant de mille sensations, échos d'un monde en train de finir. Et c'est somptueux.

Joseph Boyden, Dans le grand cercle du monde, éd. Albin Michel, 
23,90 €.

jeudi 3 avril 2014

EVENEMENT : Deux acteurs en dédicace le 5/04

Ce sont deux comédiens populaires et qui se connaissent bien qu'accueille Calligrammes samedi 5 avril pour qu'ils dédicacent leurs ouvrages : Yves Vincent, qui vit tout près de Sens, vient de publier ses mémoires, tandis que Pierre Londiche est l'auteur d'un recueil de poésie. Venez recontrer ces deux acteurs de 14h30 à 16h30.

Le premier a travaillé avec Ingrid Bergman, Louis de Funès, Arletty, Jean Cocteau, Martine Carol, Alain Resnais, Brigitte Bardot… Dans Voulez-vous en sourire avec moi ?, Yves Vincent revient sur cette carrière incroyable qui fit de lui une vedette de l'après-guerre, aussi bien au théâtre qu'au cinéma, avant que les premiers rôles ne se transforment en seconds voire en figurations. Car si on se souvient surtout de ses apparitions dans deux volets du Gendarme ou dans Hibernatus, si son dernier personnage marquant fut, 390 épisodes durant, le juge Garonne de la série télévisée Tribunal au début des années 1990, Yves Vincent fut d'abord un jeune premier de l'écran, un acteur populaire enchaînant les films d'aventure aux côtés des grandes stars féminines de l'époque. Il fut surtout un grand acteur de théâtre, créant plusieurs pièces de Jean-Paul Sartre, étreignant Arletty dans Les Monstres sacrés ou Ingrid Bergman dans Thé et Sympathie, reprenant le rôle de Marlon Brando dans Un tramway nommé désir, prestation qui lui valut les félicitations de Tennessee Williams lui-même, l'auteur de la pièce. Désormais retiré dans sa maison du Sénonais, à plus de 90 ans, Yves Vincent se raconte dans un livre de souvenirs riche d'anecdotes sur son métier et tous ceux qu'il a croisés.
Comédien récurrent lui aussi de la série Tribunal où il incarnait le procureur, Pierre Londiche est lui aussi un visage familier du grand et du petit écran. Abonné aux rôles secondaires, il a entamé sa carrière en 1970, apparaissant aussi bien dans Les Brigades du Tigre que dans La Vie est un roman, d'Alain Resnais, dans plusieurs Maigret que, récemment, dans Le Jour où tout a basculé. Ce n'est pourtant pas à ce travail d'acteur, à ces films sous la direction de grands cinéastes (Claude Sautet, Henri Verneuil, Michel Deville, Anne Fontaine…) qu'il consacre son premier livre mais à une autre de ses passions : la poésie. Après en avoir à plusieurs reprises dit sur scène, il a en effet réuni dans un recueil intitulé La Fugue en émoi un certain nombre des poèmes qu'il écrit depuis des années, et qui révèlent une autre facette de lui-même.

Yves Vincent, Voulez-vous sourire avec moi ?, éd. Christian Navarro, 
24 €. 
Pierre Londiche, La Fugue en émoi, éd. Christian Navarro, 17 €.