samedi 31 mai 2014

ROMAN ETRANGER : Baricco, au fil de soi…

L'auteur célébré de Soie et de Novecento : pianiste met en scène dans son dernier roman un écrivain qui décide de… ne plus écrire. Alessandro Baricco y renoue avec son élégance coutumière avec cet alliage de profondeur et de légèreté qui a fait son succès.

Changer de vie, on en rêve tous à un moment donné. Jasper Gwyn, lui, l'a déjà fait une fois : il était accordeur de piano, il est devenu écrivain à succès. Il sait donc que c'est possible. Et c'est donc sans trop d'inquiétudes qu'il livre au journal The Guardian la liste des 52 choses qu'il souhaite ne plus faire, parmi lesquelles "écrire et publier des livres". Et le voilà, après une période de doutes, qui sé réinvente en portraitiste pour des particuliers qui viennent poser pour lui et qu'il saisit avec des mots destinés à eux seuls. Jusqu'au jour où il disparaît… Avec un art très subtil, Alessandro Baricco donne corps à ce personnage et à tous ceux qu'il croise (son éditeur, sa première cliente et muse, l'électricien qui soigne l'éclairage de son atelier…), montrant qu'il partage ce talent du portrait avec son personnage. Très finement, avec l'air de ne pas y toucher, il distille surtout au fil des pages de cette drôle d'histoire des interrogation pertinentes sur la création littéraire, sur la littérature, sur l'inspiration, sur le mystère, sur le mal de vivre ou l'amour… Cela donne un charme fou à ce roman plein de fantaisie qui rappelle les plus belles réussites de l'auteur.

Alessandro Baricco, Mr Gwyn, éd. Gallimard, 18,50 €.

dimanche 25 mai 2014

PREMIER ROMAN : Ça fait du bien !

Envie d'un livre qui allie légèreté, bonne humeur, intelligence et originalité ? Précipitez-vous sur le premier roman de Jean-Paul Didierlaurent : son Liseur du 6h27 en est un délicieux concentré…

On ignore souvent, quand on ne travaille pas dans les milieux de l'édition, le sort des livres invendus, sort tragique pour tous les amoureux de la lecture puisque ces mal-aimés sont envoyés au pilon, machine qui les broie, les malaxe et les transforme en pâte à papier. Le pilon, c'est là où travaille Guylain Vignolles, jeune homme solitaire et mélancolique, qui, chaque matin, dans le RER de 6h27 qui l'emmène sur son lieu de travail, lit à haute voix des pages arrachées à des livres inconnus promis à la destruction. Pendant quelques instants, cet homme discret, presque invisible, devient le centre de l'attention car les autres voyageurs l'écoutent, l'encouragent même… Jean-Paul Didierlaurent dessine avec finesse le portrait très attachant de son drôle de héros, cet amoureux des livres qui les détruit professionnellement et les fait revivre un instant dans les transports en commun. Par le hasard de la découverte d'une clé USB contenant le journal d'une inconnue, Guylain va se lancer dans une curieuse romance avec une "dame-pipi". Les autres habitants de ce roman sont tout aussi joliment croqués par l'auteur, avec humour et empathie, tendresse et optimisme. Car voilà bien le secret de ce livre délicieux : son inaltérable optimisme, sa foi dans l'homme, sa confiance dans la solidarité. Un feel good book, comme on dit en anglais. Un livre qui fait du bien en somme.

Jean-Paul Didierlaurent, Le Liseur du 6h27, éd. Au Diable Vauvert, 16 €.

dimanche 18 mai 2014

RECIT : Supermarché, mode d'emploi

C'est sous la forme d'un journal tenu un an durant qu'Annie Ernaux a choisi de "Raconter la vie" tel que le dit le titre de la collection dans laquelle s'inscrit ce court récit. Et la vie qu'elle relate ici est au plus près du quotidien de chacun puisqu'il s'agit de ses visites dans un supermarché. Si on n'y apprend rien, on y découvre beaucoup de choses…

Annie Ernaux, on le sait depuis le temps, est une enregistreuse. Comme nulle autre, elle sait capter le réel au plus près du quotidien, le sien, le nôtre, et le restituer sans le magnifier ni lui donner une valeur symbolique ou métaphorique. Non, depuis toujours, elle le pose là et le regarde, et par la seule puissance de son intelligence, elle lui donne le sens qu'on ne voyait pas, elle l'éclaire et nous éclaire en retour, grâce à cette fameuse écriture blanche", sans effets ni affects, qui est sa marque. Un an durant, d'octobre 2012 à octobre 2013, elle a pour ce livre choisi de rendre compte de ses visites à son Auchan habituel, à Cergy. Elle observe, elle décrit, elle nous livre en vrac les clients et les stratégies commerciales, les rayons et les caisses, le plaisir des courses et le manque d'argent, les rituels et les employés, elle parle d'elle aussi, de son rapport à ce lieu. Il y a en elle du sociologue et du journaliste, de l'anthropologue et du flâneur, qui nourrissent ce texte court et vif où, bien sûr, on n'apprend pas grand chose sur un monde que l'on fréquente tous, mais auquel elle offre un éclairage singulier, parfois cruel et parfois tendre, diablement intelligent en tout cas, et en droite ligne du reste de son œuvre.

Annie Ernaux, Regarde les lumières mon amour, éd. Seuil, 5,90 €.

WESTERN : Une femme et un homme

Alors que vient de sortir au cinéma la belle adaptation par Tommy Lee Jones de ce Homesman, il faut d'abord et surtout lire ce western singulier porté par une figure féminine inoubliable.

Dernier roman de Glendon Swarthout, publié aux Etats-Unis en 1988, quatre ans avant la mort de son auteur, Homesman permet de découvrir l'univers crépusculaire de cet auteur de l'Ouest américain dont Gallmeister avait déjà édité, dans sa collection de poche, le formidable Tireur. Ici, au centre de ce monde de la conquête de l'Ouest, en ce milieu de XIXè siècle où les territoires hostiles abondent, on trouve une femme, Mary Bee Cuddy. Pas une belle de saloon, oh non, pas une jeune aventurière intrépide, loin de là, mais une ancienne institutrice à la morale revêche, à la détermination totale et au courage farouche. C'est à elle, Mary Bee, qu'incombe une drôle de mission : ramener vers l'Est et la civilisation quatre femmes rendues folles par la dureté de leur existence dans ce monde sauvage. Elle va s'y employer, avec l'aide inattendue et parfois difficile d'un bandit vieillissant… Le livre est tout entier porté par cette conjugaison qui est aussi une confrontation de caractères, mais il n'est pas que cela : gorgé de paysages grandioses et de tourments météorologiques, il est aussi une réflexion désabusée sur le rêve américain, sur la place des femmes dans l'histoire, et sur la nature humaine. Remarquable.

Glendon Swarthout, Homesman, éd. Gallmeister, 23,10 €.