samedi 28 juin 2014

ROMAN ETRANGER : Diable d'ange !

Le rire en littérature est une denrée rare. C'est pourquoi chaque roman d'Arto Paasilinna est aussi attendu car on sait, depuis son fameux Lièvre de Vatanen, que le Finlandais est un orfèvre de l'humour. Il le prouve une nouvelle fois avec ce portrait joyeux d'un apprenti ange gardien aussi maladroit qu'attachant…

C'est l'histoire d'une reconversion… post-mortem. Celle d'Ariel Auvinen, professeur de religion de son vivant qui se verrait bien, après avoir cassé sa pipe, entreprendre une nouvelle carrière d'ange gardien. Ni une ni deux, le voici qui participe au séminaire de formation qui réunit chaque année dans une église finlandaise près de 500 apprentis à cette noble tâche, à qui l'ange Gabriel vient enseigner les b.a.ba du métier. Au terme de ces quelques jours, Ariel se voit confier un très respectable mortel. Et c'est là que tout dérape car Ariel est d'une maladresse à toute épreuve… On connaît depuis plus de vingt-cinq ans et le succès de son jubilant Lièvre de Vatanen, l'imagination débordante et le sens du gag d'Arto Paasilinna, auteur fécond dont une bonne part de l'inspiration vient de ses vies antérieures puisqu'il fut bûcheron, ouvrier agricole ou journaliste avant de se lancer dans le roman. Avec sa verve habituelle qui ne surprendra pas les lecteurs du Meunier hurlant ou du Potager des malfaiteurs ayant échappé à la pendaison, il accumule ici les situations cocasses, chaque chapître étant l'occasion d'une nouvelle mésaventure causée malgré lui par son héros malgré lui. Si la construction du livre est un peu répétitive sur la longueur, l'allure que Paasilinna imprime à son récit emporte toutes les réticences et on rit de bon cœur à ce nouveau volume de son œuvre réjouissante.

Arto Paasilinna, Les Mille et une gaffes de l'ange gardien Ariel Auvinen, éd. Denoël, 20,50 €.

ROMAN ETRANGER : Trois femmes puissantes

Considéré comme un classique dans son pays d'origine, la Nouvelle-Zélande, ce Livre des secrets est une captivante saga familiale qui court de l'Ecosse à l'Océanie et qui suit trois générations de femmes confrontées à la violence du monde et des hommes. Un roman où souffle l'air de la liberté…

La première à parler s'appelle Maria. Lorsqu'on la rencontre, en 1953, cela fait plus d'un demi-siècle qu'elle n'est pas sortie de sa maison, bannie là par une communauté rigoriste qui n'a pas accepté qu'elle succombe au plaisir et tombe enceinte. Pourtant, Maria la prisonnière est restée une femme libre, elle s'est inventée un monde, et surtout, elle a replongé dans l'histoire de sa famille via le journal de sa grand-mère, Isabella, celle avec qui tout a commencé lorsque, en 1817, elle a quitté la rude Ecosse sous la houlette d'une sorte de gourou visionnaire et terrible, Norman McLeod, que la petite troupe de ses disciples appelle l'Homme. C'est lui qui les guide durant un périple de trente-sept années, et qui met en place une micro-société rigoriste et corsetée dont Annie, la fille d'Isabella et mère de Maria, est une des principales dévotes. Il serait un peu court de réduire ce roman foisonnant qui court sur plus d'un siècle et trois continents, à ces trois destins tant le roman de Fiona Kidman, publié en 1987 en Nouvelle-Zélande, recèle de secrets et de péripéties, de scènes inouïes et de moments quotidiens (la préparation des anguilles ou de la viande entre autres) rendus inoubliables par la force d'une écriture jamais mièvre, bien au contraire, semblable en cela à ses héroïnes : droites, fières, intenses, magnifiques en un mot.

Fiona Kidman, Le Livre des secrets, éd. Sabine Wespieser, 25 €.

lundi 23 juin 2014

POLAR HISTORIQUE : Le bourreau humaniste

Dans une petite ville d'Allemagne, au XVIIè siècle, des meurtres d'enfants, la mise à sac d'un chantier et la découverte de signes cabalistiques font renaître la hantise de la chasse aux sorcières, de la torture et des bûchers. Mais un bourreau aussi fort qu'humaniste va s'en mêler…

La première chose que l'on découvre en lisant ce roman historique fortement documenté, c'est qu'en Bavière comme en France, la charge de bourreau était héréditaire et que des dynasties de coupeurs de têtes et de tortionnaires ont existé là-bas comme ici. Il faut dire que tout en étant respectés et redoutés, les bourreaux étaient aussi rejetés et ne pouvaient guère se marier qu'avec des enfants d'autres bourreaux. C'est d'ailleurs ce qui attend Magdalena, la fille de Jakob Kuisl, le bourreau de la petite ville de Schongau, qui a lui-même succédé contre son gré à son propre père. Sauf que voilà : en ce milieu du XVIIè siècle, les choses commencent à changer et, alors que la bourgade est en proie à une série de crimes atroces dont on soupçonne le diable et sa complice, la sage-femme, d'être les responsables, la belle, savante et très libre Magdalena s'est éprise d'un jeune médecin aux méthodes bien plus modernes que la moyenne. Ensemble, ils vont assister le bourreau dans son enquête pour tenter de laver la sage-femme du soupçon de sorcellerie. Complot des bourgeois, trésor caché, inquiétants mercenaires, meurtres d'enfants, tortures variées… les rebondissements ne manquent pas dans ce foisonnant récit pour lequel l'auteur s'est inspiré de sa propre famille, puisqu'il descend en ligne directe des Kuisl, les bourreaux de Schongau. Construit avec une efficacité redoutable, ce roman historique est à la fois un policier rondement mené et un regard jamais pesant sur une période et ses modes de vie et de pensée. Grâce à des personnages complexes, riches et attachants, on ne s'ennuie pas une seconde dans cette aventure.

Olivier Pötzsch, La Fille du bourreau, éd. Jacqueline Chambon, 23,80 €.

lundi 16 juin 2014

ROMAN D'AVENTURES : Au cœur des ténèbres

Vous aimez Stevenson, Conrad, Melville, Kipling, bref, le grand roman d'aventures ? Précipitez-vous sur Trois mille chevaux vapeur, dans lequel Antonin Varenne fait preuve d'un souffle et d'un talent hors du commun pour raconter l'histoire du sergent Arthur Bowman, entre Birmanie, Londres et far west au milieu du XIXè siècle…

C'est une épopée qui file à la vitesse de son titre. On se gardera bien de la résumer tant il se passe de choses dans ce roman formidable qui commence sur un bateau au large de la Birmanie où la vie du sergent Bowman s'apprête à basculer dans l'horreur : la mission qu'il doit remplir pour la Compagnie de commerce pour laquelle il travaille va en en effet tourner au cauchemar. Un village d'indigènes est brûlé avec ses habitants et lui-même et neuf de ses hommes se retrouvent dix mois en captivité. On ne saura jamais vraiment ce qu'ils vont y vivre, mais à leur retour, ils ne sont plus les mêmes. Ils sont hantés par ce passé. Lorsqu'un crime horrible est commis dans les égoûts d'un Londres accablé de chaleur, Bowman est persuadé qu'un de ses anciens compagnons en est l'auteur. Il se lance sur ses traces, ce qui le mènera jusqu'aux Etats-Unis de la conquête de l'Ouest… En dépit des innombrables événements et rebondissements de son histoire, Antonin Varenne — qui avait déjà ébloui avec son polar Fakirs il y a quelques années — ne sacrifie jamais rien à cette action trépidante : ni la précision des détails et des descriptions d'époque (que ce soit la puanteur de Londres où la canicule empêche les égoûts de se vider, ou la chasse aux chevaux sauvages dans les plaines américaines), ni la psychologie de ses personnages, en particulier ce Bowman à priori si impitoyable et qui va se révéler pétri de mélancolie et de désir de rédemption. L'auteur fait aussi preuve d'une qualité d'écriture absolument magnifique qui fait de son roman bien plus qu'un très efficace roman d'aventures et d'action : un envoûtant et bouleversant récit, où voyage (au cœur des ténèbres, aurait dit Joseph Conrad…) et voyage intérieur vont de pair. Un grand livre.

Antonin Varenne, Trois mille chevaux vapeur, éd. Albin Michel, 22,90 €.