dimanche 27 juillet 2014

SELECTION : L'été en poches

Epatants romans d'ici et d'ailleurs, portrait d'idole du sport… la première partie de notre sélection de livres de poche pour l'été est aussi éclectique que séduisante.

Du Français Caryl Ferey, on connaît depuis quelques années les polars sombres et puissants (Utu, Zulu, Mapuche…) : Les Nuits de San Francisco illustre une autre facette de son talent. Ce court roman en deux parties est l'histoire d'une rencontre, celle de deux solitudes, de deux laissés pour compte de la société américaine, avec San Francisco pour décor. Avec beaucoup d'attention à ses personnages, Caryl Ferey raconte le parcours chahuté de Sam et de Jane, hantés par leur passé, et le coup de foudre qui va les bouleverser. Lui est un Indien Lakota qui a quitté sa réserve marquée par l'histoire tragique de son peuple pour se lancer dans des petits boulots  qui ne lui assurent pas de sortir de la misère où l'enfoncent l'alcool et la drogue. Elle est l'ex-compagne d'un rockeur, portant dans sa chair (elle est amputée d'une jambe) la violence de sa vie, en pleine galère elle aussi. Roman humaniste, ce texte sombre mais jamais larmoyant est une belle réussite proposée dans une très élégante collection.

Si Sam et Jane ont surtout connu les bas-fonds, le héros du fascinant livre de Frédéric Roux, lui, a surtout côtoyé les sommets puisqu'il s'agit du plus grand boxeur de tous les temps, Cassius Clay, devenu Mohamed Ali après sa conversion à l'Islam en 1964. Ce n'est pourtant pas une biographie classique, pas un roman non plus plus, que nous propose Frédéric Roux, mais une sorte de mix des deux, construit à coup de centaines (de milliers ?) de citations collées les unes aux autres, certaines réelles venues de proches d'Ali ou de stars de l'époque (Martin Luther King, Andy Warhol, Bob Dylan, Toni Morrison…), d'autres à l'évidence fictives. Brillantissime et passionnant (même pour ceux qui ne s'intéressent ni à la boxe ni au sport !), Alias Ali offre, dans un jeu littéraire génial, à découvrir le parcours incroyable (sportif, politique, humain) et les personnalités multiples de son héros.

Si le destin glorieux d'Ali finit dans la déchéance pathétique, celui de Saul Karoo, quinquagénaire bedonnant qui est au centre du Karoo de Steve Tesich, est tout aussi contrasté.
Scénariste sans gloire devenu riche en réécrivant et en mutilant les scripts des autres, Karoo est un alcoolique à qui l'alcool ne fait plus d'effet — ce qui génère des pages hilarantes du roman, notamment le début lors d'un réveillon mémorable —, un divorcé harcelé par sa revêche ex-épouse, un père adoptif bien peu présent… Lorsqu'il se retrouve face à un chef-d'œuvre qu'on le charge d'édulcorer, toute sa vie vacille. D'autant qu'il découvre dans un petit rêle destiné à être coupé, une actrice qui lui rappelle quelqu'un, un quelqu'un qui va le mener à sa rédemption… et à sa perte. Second roman d'un auteur mort quelques jours après l'avoir achevé, Karoo est aussi drôle que désespéré.

Drôle et cynique, voilà qui s'applique à merveille à Villa avec piscine, second roman du Néerlandais Herman Koch, devenu célèbre grâce à au succès de son succulent Dîner. Il s'y penche avec un talent de satiriste remarquable sur la figure d'un médecin à priori bien sous tous rapports mais convoqué par le Conseil de l'Ordre en raison de la mort d'un de ses patients, un acteur connu chez lequel il a passé des vacances, dans la villa avec piscine qui donne son titre au roman. Tout passe à la moulinette du mauvais esprit de Koch : le monde médical, la famille, le couple, le sexe, les milieux du spectacle. Cela donne un livre grinçant et joyeusement amoral, propre à occuper avec plaisir (et intelligence) les heures au bord de la plage… ou d'une piscine.

Rien de cynique ou de brutal à l'inverse dans Une fille, qui danse, merveille absolue signée Julian Barnes, où il question de la mémoire et de la manière dont on ne cesse de réécrire le passé, de s'en souvenir, pour de bonnes ou de mauvaises raisons. A l'aube de la soixantaine, Tony voit resurgir les fantômes de son adolescence lorsqu'il reçoit une lettre lui annonçant qu'il vient d'hériter du journal intime d'Adrian, un de ses amis de jeunesse, qui lui vola la belle Veronica, à qui il écrivit une lettre assassine, et qui s'est suicidé lorsqu'il avait 22 ans… Avec une finesse, une précision, une absence d'effets et d'explications absolument magnifiques et bouleversantes, Julian Barnes met en mots ce retour du refoulé. Aussi simple et évident en apparence que profond et ciselé en réalité, Une fille, qui danse a tout du chef-d'œuvre.

Caryl Ferey, Les Nuits de San Francisco, éd. Arthaud, 10 €.
Frédéric Roux, Alias Ali, éd. Folio, 8,90 €.
Steve Tesich, Karoo, éd. Points, 8,60 €.
Herman Koch, Villa avec piscine, éd. 10/18, 8,40 €.
Julian Barnes, Une fille, qui danse, éd. Folio, 6,80 €.

samedi 26 juillet 2014

ROMAN ETRANGER : So british !

C'est à la rencontre d'une Grande-Bretagne hors du temps que nous convie Julian Fellowes dans ce roman savoureux et nostalgique : celle de la gentry, des manoirs et des très chics bals des débutantes. Et pourtant, tout cela se passe en 1968… Un régal !

Si on aime l'Angleterre éternelle, avec ses classes sociales si marquées, ses immenses demeures à la campagne, ses grandes écoles, ses codes aristocratiques d'un autre temps… on aime forcément Julian Fellowes. Car l'auteur de ce Passé imparfait qui n'est que son second roman (le premier s'appelait Snobs…) est aussi le scénariste d'un film racontant avec délices ces milieux huppés (Gosford Park) et surtout d'une série dont le succès mondial traduit bien la fascination pour ce mode de vie : Downtown Abbey. S'il connaît si bien ce monde, c'est parce qu'il en est lui-même issu et que, s'il a rompu il y a longtemps les amarres pour préférer les milieux culturels, il lui reste tout de même charnellement attaché. Autant dire que cela se ressent délicieusement dans Passé imparfait dont on distingue sans trop de peine, derrière l'intrigue, les échos autobiographiques de l'ex de Cambridge qu'est Fellowes, qui porte par ailleurs le titre de baron… C'est donc tout cela qui sert de décor à ce roman où le narrateur est recontacté par un ancien ami de ses années d'études qui, malade, le charge de trouver la trace de sa possible héritière, une enfant qu'il aurait eu en 1968 avec l'une de ses maîtresses… mais laquelle ? Cette quête permet à Fellowes de multiplier les portraits de ces jeunes gens pas du tout dans le vent et de ce qu'ils sont devenus et de raconter avec malice et une certaine dose de nostalgie cette haute société sur le point d'être engloutie par la modernité… Un bonheur de chaque instant.

Julian Fellowes, Passé imparfait, éd. Sonatine, 22 €.

vendredi 18 juillet 2014

NOUVELLES : Entre action et poésie…

Dans ce recueil aussi brillant que singulier, Serge Pey nous ouvre 33 portes sur son bel imaginaire. Où il est question de la mémoire, de la famille, de la guerre d'Espagne, de la littérature, des vivants et des morts… 33 récits entre poésie, drôlerie, cruauté,  fantaisie, et qui se lisent (presque) comme un roman !

Cela commence par une porte qui, par la force des choses, se transforme en table. Ce ne sera pas le seul objet incongru de ce livre qui s'ouvre (comme une porte) et vous accueille (comme une table) pour son séduisant festin littéraire : l'un des textes les plus réussis de ce recueil qui n'en compte aucun de raté est celui qui donne son titre à l'ensemble, est dont l'étrange héroïne est une boîte aux lettres installée sur une tombe, comme un lien, un passage entre les vivants et les morts. Hanté par cette guerre d'Espagne dont il est un enfant, Serge Pey en fait un des protagonistes centraux de ces histoires qui sont un peu la suite de celles de son précédent recueil, intitulé justement Le Trésor de la guerre d'Espagne. On y retrouve certains personnages, certaines situations, et surtout cette manière inimitable de faire vibrer les mots et les phrases, de manier le réel et le surréalisme, d'oser les images et les associations. Comment s'en étonner quand on sait que Serge Pey est d'abord un poète, et un des plus influents d'aujourd'hui avec sa cinquantaine de volumes et ses multiples interventions : il l'enseigne d'ailleurs à Toulouse. Il définit son art comme de la "poésie d'action", et c'est bien ce que l'on ressent face aux textes en prose qui composent cette merveilleuse Boîte aux lettres du cimetière gorgée de trouvailles et d'énergie, de fantaisie et d'engagement. A déguster !

Serge Pey, La Boîte aux lettres du cimetière, éd. Zulma, 17 €.

ROMAN INDIEN : Destins de femmes

A travers le portrait d'une gynécologue et de six de ses patientes, ce premier roman à l'écriture sensible s'intéresse à la condition féminine en Inde aujourd'hui, entre traditions et modernité. Religion, avortement, choix du sexe de l'enfant, adultère, viol… autant de situations abordées de façon très libre via ces si attachantes héroïnes…

Au centre de ce récit, il y a Mrinalini, qui enfant voulait être actrice et qui a finalement opté pour la gynécologie. Après des études à New Delhi puis à Londres, elle est de retour dans sa ville natale où elle a ouvert son cabinet. C'est dans ce lieu situé à quelques pas de sa grande demeure familiale que l'on va voir défiler les femmes dont il va être question dans ce Journal d'une accoucheuse. On en suivra plus particulièrement six, représentatives, chacune à sa manière, d'une part de la condition féminine en Inde, entre émancipation à l'occidentale pour certaines et poids des traditions familiales, culturelles ou religieuses pour d'autres : il y a là Zubeida, qui oscille entre burqa et DVD (dont celui de Jules et Jim), Pooja, lycéenne violée par un beau sportif, Megha, mère de deux filles et dont la famille exige qu'elle ait un fils… Avec habileté (et pas mal d'humour, en dépit de situations souvent graves), Pryamvada N. Purushotham entremêle ces six destins à celui de Mrinalini, bonne âme qui accompagne, aide et tente d'apporter à ses patientes un souffle de liberté. C'est une vision particulière, du côté des femmes, de ce géant en plein éveil qu'est l'Inde que nous offre avec brio et sensibilité ce premier roman extrêmement réussi.

Pryamvada N. Purushotham, Journal d'une accoucheuse, éd. Actes Sud, 21,80 €.