samedi 30 août 2014

ROMAN ETRANGER : Au rythme du Mississippi

La Nouvelle Orléans, années 20. Une fillette est enlevée, un homme la recherche… Tim Gautreaux nous entraîne au fil du Mississippi dans une virée intense et colorée où il fait se croiser de grands thèmes (la culpabilité, la vengeance, les liens familiaux…) en inventant un personnage inoubliable et ballotté par le destin.

Il y a du jazz, le Mississippi et ses bateaux à aube. Il y a une fillette disparue et un homme, Sam  Simoneaux, qui la recherche le long du fleuve sur un de ces dancing flottants, l'Ambassador, dont les couches de peinture successives masquent de plus en plus mal la décrépitude. Il y a beaucoup d'autres choses dans ce foisonnant roman d'un auteur américain dont Le Dernier Arbre, l'an dernier, avait impressionné. On retrouve ce même talent narratif ici, cette même puissance à tracer des destins bousculés par leur temps, cette même manière d'empoigner ses personnages pour leur donner une densité stupéfiante. C'est le cas de Sam, qu'on n'oubliera pas de sitôt, Sam le rescapé qui a échappé, enfant, au massacre de sa famille, qui échappe également à la boucherie de la Première Guerre mondiale en débarquant à Saint-Nazaire le… 11 novembre 1918, Sam qui a réussi à décrocher un beau poste dans un grand magasin de la Nouvelle Orléans, Sam aussi qui a perdu un fils, et qui va se jeter à corps perdu à la recherche d'une fillette enlevée dans son magasin, et dont la piste le mène au fil du Mississippi… Le poids du passé, les liens du sang, le remords, la douleur, la vengeance, la rédemption, les mondes qui s'achèvent, etc. Le roman de Tim Gautreaux est riche de ces thèmes essentiels que l'auteur brasse dans une prose qui nous emporte avec la puissance du fleuve.

Tim Gautreaux, Nos disparus, éd. Seuil, 23 €.

ROMAN FRANÇAIS : Que sont nos amis devenus ?

C'est l'histoire de quatre amis mais c'est aussi l'histoire d'un pays, la France, entre 1981 et 2012 : avec un vrai souffle romanesque, François Roux réussit ainsi à nouer la petite et la grande histoire, les espoirs déçus des individus et ceux d'un pays, les évolutions des uns et les changements de la société. Une fresque passionnante !

Tout commence un beau soir de mai 1981 avec l'élection de François Mitterrand à la présidence de la République, quelques jours avant le bac aussi, et on ne sait trop ce qui des deux est le plus important pour Rodolphe, Tanguy, Benoît et Paul, 18 ans, dans leur petite ville des Côtes d'Armor. A partir de ce point de départ, François Roux va dessiner les destinées contradictoires de ses héros tout en traçant un portrait de la France d'hier et d'aujourd'hui, juxtaposant, dans un mouvement littéraire très réussi, le temps des illusions et celui des réalités : à savoir le début des années 80 dans la première partie, et le tournant des années 2010 dans la seconde, faisant ainsi ressortir les différences et les transformations de chacun et de tous, pour le meilleur et pour le pire. Voici donc Benoît, artiste rêveur au départ, photographe renommé plus tard ; Rodolphe, idéaliste ayant endossé le costume de député râleur ; Tanguy, qui aspire à faire une grande école et se retrouve héritier d'une entreprise familiale où il peine à trouver sa place ; et puis Paul, le narrateur de l'ensemble, Paul, qui se rêve acteur , Paul, le fan de Barbara, Paul et sa problématique homosexualité… Ce que l'on abandonne, ce que l'on conserve comme rêves, ce à quoi on reste fidèle, ce qui nous pousse et ce qui nous entrave… tels sont les ingrédients passionnants de cette fresque amicale très réussie.

François Roux, Bonheur National Brut, éd. Albin Michel, 22,90 €.

mardi 26 août 2014

ROMAN ETRANGER : Ah, la merveille !

A 89 ans, l'auteur des chefs-d'œuvre Un bonheur parfait et Un sport et un passe-temps, nous offre avec Et rien d'autre un des plus beaux romans qui soient, portrait mélancolique d'un homme qui, sans rater sa vie, passe un peu à côté…

Il se passe bien des choses dans une vie d'homme : des rencontres et des séparations, des échecs et des réussites professionnelles, des départs, des retours, de l'amour qui dure ce qu'il dure, quelques morts alentours, la guerre parfois… C'est beaucoup, c'est presque rien, une accumulation de petites et de grandes choses, celles accomplies et le regret des autres. La matière de Et rien d'autre, le sublime dernier roman de James Salter, est là. On y suit, sur plusieurs décennies, Philip Bowman, soldat dans le Pacifique, aspirant journaliste, éditeur, amoureux, divorcé, toujours entre contentement et frustrations, toujours dans l'attente d'un bonheur qui ne vient pas, ou pas complètement, ou pas longtemps. Chaque page de ce livre est ainsi nimbé d'une douce mélancolie, quelque chose d'indicible qui tient à l'écriture si simple en apparence et pourtant si précise de l'auteur d'Un bonheur parfait et qui n'en finit pas de bouleverser. Styliste magnifique (on voudrait tout citer !), James Salter donne l'impression qu'aucun de ses mots ne saurait être remplacé par un autre, qu'aucune de ses phrases ne saurait être modifiée sans être déséquilibrée, qu'aucun des lieux ou des états psychologiques qu'il décrit ne saurait l'être autrement sans risquer d'être faux. Procédant par ellipses, en s'écartant sans cesse de sa voie principale pour suivre, le temps d'un chapitre ou de quelques lignes, un personnage qui entre dans le champ avant d'en ressortir, Salter construit un roman poignant et d'une justesse absolue sur l'inaccomplissement de toute existence. Une pure merveille.

James Salter, Et rien d'autre, éd. de l'Olivier, 22 €.

ROMAN FRANÇAIS : Le souffle de l'aventure !

Un diamant volé, un tour du monde par tous les moyens imaginables, un curieux trio d'enquêteurs, une fabrique de liseuses, le souvenir des cigarières, une femme dans le coma, un continent artificiel, un inquiétant et introuvable Enjambeur Nô… Empruntant à tous les genres, jouant sur plusieurs niveaux de lecture, le nouveau roman de Jean-Marie Blas de Roblès après son formidable Là où les tigres sont chez eux offre un fantastique millefeuilles de plaisirs de lecteur !

S'embarquer pour L'Île du Point Némo, c'est se lancer dans un voyage littéraire tourneboulant assez difficilement résumable dans sa multiplicité mais jouissif d'un bout à l'autre. Car Jean-Marie Blas de Roblès réussit ce tour de force assez inouï de marier le roman populaire du XIXè siècle (Jules Verne bien sûr, annoncé dès le titre, mais aussi Sherlock Holmes, Dumas, les grands feuilletonnistes…) et la littérature contemporaine, tant dans ses interrogations (sur la survie du livre : on fabrique des liseuses ici) que dans ses thématiques (le rôle de la littérature dans la marche du monde) ou certains de ses procédés. Car en entremêlant les récits, on mixant les temps (on est dans un XXIè aux moyens de transport d'un autre temps, entre autres incongruités amusantes), en croisant les genres (il y a même de l'érotisme au programme…), Blas de Roblès construit un roman haletant, surprenant, drôle qu'on n'arrive pas à lâcher. L'Île du Point Nemo est un de ces livres formidables qui disent, page après page, l'amour fou de la lecture et de la littérature sous toutes ses formes, orale, imprimée ou électronique. Un bonheur absolu !

Jean-Marie Blas de Roblès, L'Île du Point Némo, éd. Zulma, 22,50 €.

lundi 18 août 2014

SELECTION : L'été en poches (2è partie)

Un roman culte, un voyage dans un étrange bout du monde, un western moderne, un polar dépressif, un portrait de femmes… Une sélection originale et passionnante de livres à petits prix pour bien finir l'été…

Comment mettre du piment dans une vie qui semble aussi réglée que prévisible et ennuyeuse ? Luke Rinehart, psychiatre de renom, trouve une solution aussi simple qu'extrême : en demandant au hasard de tout choisir pour lui. C'est donc à coups de dés que le héros de ce roman-culte écrit dans les années 1970 va désormais mener son existence, créant des situations absurdes, étonnantes et quelquefois terrifiantes, les six options que lui offre à chaque fois le dé pouvant aller du choix d'aller se coucher à celui de violer la voisine… Fasciné par les possibilités qui s'offrent à lui et qui ont éradiqué l'ennui, il se prend alors à prêcher la religion du dé et à convertir quelques adeptes à son jeu dangereux… Drôle, grinçant et vertigineux L'Homme-dé est un stupéfiant et formidable concentéré de réalisme et de fantastique.

Roman-culte, Les Frères Sisters pourrait bien le devenir tant ce drôle de western cumule d'atouts, entre récit picaresque, parodie et conte philosophique. On s'y lance à la suite de ses deux héros, Eli et Charlie Sisters, pour une course folle entre Oregon et Californie, jalonnée de rencontres avec les personnages les plus improbables (une sorcière, un dentiste philosophe, un alchimiste, un ancien dandy, une empoisonneuse de dix ans, des prostituées…), à la poursuite d'un but fixé par le Commodore : tuer un dénommé Herman Kermit Warm. Car les Sisters, que tout oppose par ailleurs, sont des tueurs à gages sans scrupules qui travaillent de concert, à la satisfaction générale de leurs employeurs. Plein de rebondissements, d'un humour caustique constant mais faisant preuve aussi de beaucoup de tendresse pour ses personnages, le roman de Patrick DeWitt mérite largement le détour.

Au violent monde masculin de DeWitt répond le monde tout aussi dur des trois femmes qui forment le cœur de Nous sommes les oiseaux de la tempête qui s'annonce. Sous ce beau titre poétique et mystérieux se cache un roman à fleur de peaux, celles de ses héroïnes : Emile, plongée dans le coma ; la narratrice, son amie, qui tient le journal de ces jours sans elle ; et celle que l'on surnomme La Petite fille au bout du chemin… Dans ce texte au ton singulier qui n'étonnera que ceux qui n'ont pas lu le plus récent roman de Lola Lafon, La Petite Communiste qui ne souriait jamais, l'auteur parle de la douleur de ces écorchées vives, de viol, de révolte, de danse, d'aspiration à la liberté dans un pays où un régime autoritaire vient de s'installer… Au fil des chapitres rapides s'installe un sentiment de proximité intense, et une émotion qui ne l'est pas moins.

Une autre femme, elle aussi blessée par la vie, Lola Faye, donne son titre à un roman inédit d'un des maîtres du roman noir actuel, Thomas H. Cook, l'auteur des magnifiques Au lieu-dit Noir-étang et Mémoire assassine. S'il y est question d'un crime — le meurtre du père du narrateur, il y a une vingtaine d'années — il serait présomptueux de définir cette envoûtante Dernière conversation avec Lola Faye comme un polar. Car l'art de Thomas H. Cook n'est pas tant dans la peinture de l'action ou de l'enquête (d'ailleurs, il n'y en a pas ici) que dans la plongée dans la psychologie de ses personnages, dans la peinture de leur milieu, de leur vie, dans la plongée dans les eaux troubles de leurs souvenirs, faisant remonter peu à peu la vérité. C'est encore le cas ici, dans ces retrouvailles inattendues de Lola Faye avec le fils de son ancien amant devenu un médiocre écrivain après avoir quitté l'oppressante petite ville de province où il a grandi. Ecrit sur ce mode mélancolique et tragique qui est la marque de l'auteur, ce roman pose des questions essentielles (sur l'ambition, les racines, la famille, la fidélité à soi-même…) tout en maintenant d'un bout à l'autre son suspense.

Si Thomas H. Cook brouille les genres, c'est aussi le cas de Julien Blanc-Gras, écrivain voyageur dont la pertinence des notations n'a d'égale que la verve. Après avoir parcouru le monde avec son sens de l'humour en bandoulière dans le réjouissant Touriste, il s'arrête ici dans un pays perdu au milieu de nulle part, les îles Kiribati, que le réchauffement climatique menace à court terme de disparition. Le titre, ironique, du livre qu'il a tiré de son séjour, Paradis (avant liquidation), est un bon résumé de ce livre au ton aussi drôlatique que la situation ne l'est pas : le paradis en question n'est déjà plus qu'une carte postale, les atolls sont des poubelles, le niveau de vie est misérable, et la mer gagne sans cesse sur la terre. Portrait lucide d'un monde en sursis, bourré d'informations et de portraits d'habitants des Kiribati, ce récit de voyage est tout à la fois passionnant, amusant et terrifiant…

Luke Rinehart, L'Homme-dé, éd. de l'Olivier-Replay, 14,90 €.
Patrick DeWitt, Les Frères Sisters, éd. Babel, 8,70 €.
Lola Lafon, Nous sommes les oiseaux de la tempête qui s'annonce, éd. Babel, 9,70 €.
Thomas H. Cook, Dernière conversation avec Lola Faye, éd. Points, 7,60 €.

Julien Blanc-Gras, Paradis (avant liquidation), éd. Le Livre de Poche, 6,10 €.

samedi 2 août 2014

ROMAN JEUNESSE : Une Japonaise à Paris

A 14 ans, Azami ne connaît guère que la campagne japonaise où elle vit avec sa grand-mère. Jusqu'au jour où son père lui propose de passer dix jours à Paris… Conte initiatique, découverte d'une autre culture, récit d'amitié, premiers émois amoureux… Un très joli roman qui séduira les jeunes lectrices fans de mangas à partir de 11 ans.

Le nouveau roman du couple Marc et Isabel Cantin a deux qualités principales, et elles ne sont pas minces. La première, c'est de dessiner avec beaucoup de finesse des personnages tous très différents et complémentaires (la sage Azami et la rebelle Myo, le père strict et la grand-mère fantasque…) auxquels on s'attache rapidement. La seconde, c'est d'offrir à découvrir les différences entre la société japonaise et la société française, que ce soit dans l'éducation, les modes de vie, les rapports aux autres, etc., à travers les mésaventures qui attendent Azami durant son voyage à Paris. Mené à un rythme soutenu, ce récit qui ne manque pas de drôlerie (ah ! les offrandes de la grand-mère à l'ordinateur pour que celui-ci envoie ses mailsà Azami !) tisse habilement des liens entre ses héros, où se mêlent confrontations, amitiés et romance, jusqu'à une jolie surprise finale. Un roman plein de charme qui a obtenu le convoité Prix des Incorruptibles.

Marc et Isabel Cantin, Azami, le cœur en deux, éd. Nathan, 7 €.

PREMIER ROMAN : Vaisseau fantôme

A 24 ans à peine, Salomon de Izarra signe un terrifiant roman maritime et nous embarque sur un vaisseau fantôme où se croisent les ombres de Melville, Poe, Maupassant ou Lovecraft. Puissant, halluciné, dantesque : Nous sommes tous morts est un fantastique voyage vers l'effroi !

A travers le dispositif littéraire très classique du journal de bord d'un marin, Salomon de Izarra nous raconte pour son premier roman une histoire fort peu classique et qui va nous faire plonger dans les gouffres de l'âme humaine. Car ce que relate le matelot Nathaniel Nordnight, c'est le calvaire de l'équipage de La Providence (quel nom !), baleinier qui essuie, en 1927, une terrible tempête et se retrouve prisonnier des glaces. Dès lors, les démons qui sont en chaque homme vont peu à peu se libérer, la folie va gagner, et l'horreur la plus absolue — jusqu'au cannibalisme — va s'ériger en loi pour survivre. Ramassé en 150 pages à peine, ce texte haletant tient autant sa force de ce que l'on découvre, jour après jour, page après page, du destin de ces hommes livrés à eux-mêmes, qu'à la virtuosité inouïe de l'écriture de ce tout jeune auteur. Il y a là un talent vertigineux, une connaissance inquiétante de l'âme humaine et une puissance hallucinée qui empêchent de reposer ce roman fou et glaçant dès lors qu'on l'a ouvert.

Salomon de Izarra, Nous sommes tous morts, éd. Rivages, 15 €.