dimanche 28 septembre 2014

ROMAN FRANÇAIS : La légende et la réalité

Sous-titré "Une histoire de Buffalo Bill Cody", le fulgurant dernier roman d'Eric Vuillard nous propose bien autre chose qu'une biographie du légendaire tueur de bisons. Entre portrait mélancolique d'un homme dépassé par son mythe et réflexion puissante sur le mensonge de la société du spectacle, Tristesse de la terre est une œuvre intense.

On connaît la formule inventée par John Ford, le grand maître du western, dans L'Homme qui tua Liberty Valance : "A l'ouest, quand la légende dépasse la réalité, on imprime la légende." Le héros du nouveau roman d'Eric Vuillard est une pure illustration de ce précepte, William Cody est perdu derrière Buffalo Bill, le mythe du grand guerrier a effacé la réalité d'un homme bien moins héroïque. Cet art de l'illusion, Buffalo Bill le prolonge en inventant le plus show du monde, le Wild West Show, spectacle grandiose qu'il va tourner dans le monde entier pendant des décennies devant des millions de spectateurs, réécrivant l'histoire de la conquête de l'Ouest, transformant les massacres d'Indiens en grandes victoires, métamorphosant les survivants en acteurs de leur propre déchéance, inventant ainsi d'innombrables légendes qui prennent, dans l'imaginaire collectif, la place de l'Histoire. Eric Vuillard décortique cela, met en lumière cette supercherie. Non pas en historien pointilleux ou en moralisateur. Mais en artiste qui saisit, en dix cours chapitres, la profonde mélancolie de cet homme (et celle encore plus absolue du chef indien Sitting Bull) qui ne fut jamais lui-même et qui inventa le monde qui est le nôtre : son Wild West Show exhibitionniste et cruel, que Vuillard décrit avec puissance, n'étant guère que le précurseur de la télé-réalité. Un grand livre.

Eric Vuillard, Tristesse de la terre, éd. Actes Sud, 18 €.

ROMAN ETRANGER : La tragédie de Mary

En écrivant à la première personne la triste histoire de la jeune Mary dans l'Angleterre rurale de 1831, Nell Leyshon réussit une sacrée prouesse littéraire en même temps qu'elle signe une véritable tragédie.

La vie de Mary n'est pas gaie et pourtant, il y a comme une sorte de gaité dans les premières pages de sa confession. On pense même, durant toute une partie de ce court roman saisissant, qu'elle va s'en sortir, qu'elle va parvenir à se hisser hors de sa condition misérable, qu'elle va échapper à son destin. Et puis non. Cela n'aura été qu'une rémission, qu'un faux espoir. Mary, quatrième fille d'un fermier violent et d'une mère insensible, Mary et sa patte folle qui l'empêche de faire les travaux les plus rudes, Mary à l'esprit vif et à la langue bien pendue, Mary, 15 ans, est vouée au malheur. Elle a pourtant appris à lire et découvert les bonnes manières lorsqu'elle est placée, contre de l'argent, chez le pasteur du village, pour s'occuper de son épouse malade. Mais la bonne dame meurt et tout bascule à nouveau… Nell Leyshon est parvenu avec beaucoup d'habileté à inventer la langue de Mary, bousculant les mots, l'orthographe, la ponctuation pour faire ressentir, presque de l'intérieur, ce que cette jeune fille du XIXè siècle a pu ressentir. C'est très simple. C'est très juste. C'est complètement bouleversant. On n'est pas prêt d'oublier Mary.

Nell Leyshon, La Couleur du lait, éd. Phébus, 17 €.

PREMIER ROMAN : Noir profond

Pour son premier roman, Samuel W. Gailey a choisi le noir très profond. Car au cœur de l'hiver, dans une petite ville paumée de Pennsylvanie, la mort d'une serveuse de bar va déchaîner les passions…

On pourrait penser que 24 heures ce n'est pas grand chose. C'est pourtant suffisant pour bouleverser des vies et toute une petite communauté. 24 heures, c'est la durée de ce roman extra-noir au cours duquel on découvre le cadavre de Mindy et où Danny, le géant simple d'esprit dont elle était la seule amie, devient le coupable idéal pour le fort peu sympathique adjoint du vieux shérif… Deep Winter pourrait se résumer ainsi, on n'aurait pas dit grand chose pour autant de ce récit tendu, de cette tragédie chez les rednecks,  que Samuel W. Gailey a situé au milieu de nulle part, dans cette bourgade de Wyalusing qui est aussi sa ville natale. C'est dire à quel point ce premier roman à l'atmosphère lourde est nourri de réalité, et combien les nombreux personnages dont l'auteur fait alterner les points de vue sont inspirés de ceux qu'il a connus. Cela donne une vraie force à ce texte haletant où le suspense règne en même temps qu'une violence toujours prête à exploser. Excellent portraitiste, Gailey dessine au fil des rebondissements des personnages hauts en couleurs et toujours au bord de la rupture, au premier rang desquels Danny, qui n'est pas sans faire penser au Lenny du Des souris et des hommes de John Steinbeck. Ce n'est pas un mince compliment…

Samuel W. Gailey, Deep Winter, éd. Gallmeister, 23, 40 €.

jeudi 25 septembre 2014

ROMAN ETRANGER : Au nom du père

Erina n'a ni mari ni enfants. La faute à une figure paternelle déstabilisante, fascinante mais longtemps absente, et n'ayant jamais joué son rôle. Sauf que cete figure du refoulé resurgit au moment le plus inattendu, obligeant l'héroïne de ce beau roman à tenter de renouer le fil de son histoire…

Jamais le père très absent d'Erina, l'héroïne de ce roman triste comme une ballade et gai comme une ritournelle, n'aura été aussi présent que depuis qu'il est mort. Car voilà qu'une nuit de grand vent et de froid sidérant dans les rues de Montréal, son fantôme se manifeste à la jeune femme et l'entraîne chez lui et sa nouvelle compagne pour lui demander une chose insensée : déterrer ses cendres pour aller les disperser là où il l'aura choisi. On imagine la réaction d'Erina, d'autant que la figure fascinante de ce Vassili lui a longtemps manqué, puisqu'il est parti lorsquelle avait onze ans, disparaissant pour une très longue période avant de revenir vivre, l'âge venant et la mort approchant, chez son ancienne épouse… Face à cet homme qui traversait le monde comme il traversait la vie, en coup de vent et sur des coups de tête ou de cœur, Erina demeure éternellement une petite fille un peu perdue, héberluée, émerveillée, trahie. Le beau texte de la Canadienne Catherine Mavrikakis circule ainsi entre les époques, au gré des souvenirs, reconstituant cette image paternelle et la relation de son héroïnes (son double à l'évidence) avec lui. Roman tendre et cruel, intime et universel, La Ballade d'Ali Baba confirme le talent magistral et sensible de l'auteur des Derniers jours de Smokey Nelson.

Catherine Mavrikakis, La Ballade d'Ali Baba, éd. Sabine Wespieser, 18 €.

ROMAN ETRANGER : La perte de l'innocence

Depuis la publication à succès l'an dernier du drôle et cruel Karoo, on découvre enfin en France l'œuvre de Steve Tesich, mort en 1996. Price, qui paraît cette année, fut le premier roman de Tesich, en 1982, un inoubliable portrait d'adolescent qui confirme le talent acide de l'auteur…

Comme pour son autre roman, c'est son héros qui donne son titre au livre de Steve Tesich : Karoo se prébommait Saul, Price, lui, s'appelle Daniel, et il a 17 ans. Et si on s'attache à ce garçon, ce n'est pas qu'il soit follement sympathique, mais bien plus simplement parce qu'il incarne à la perfection une certaine image de l'adolescence, désœuvrée, désabusée, imbue d'elle-même et pourtant d'un vide sidérant. Bref, elle ressemble comme deux gouttes d'eau à toutes les adolescences, en version infiniment plus inventive et trash. Car c'est avec un cynisme de toutes les lignes que Steve Tesich nous raconte cet été de Price, où il s'apprête à quitter son école sans savoir quoi faire ensuite, où il s'essaie au premier amour, où il voit son père souffrir mille morts…, où il apprend à vivre en fait, puisqu'il s'agit bien là de ce genre trop souvent balisé qu'est le roman d'initiation, genre qui prend ici une autre dimension. Servi par un sens de la formule cruelle qui fait mouche à tous les coups («Et je refusais de mourir sans avoir la certitude que ma mère et Rachel passeraient le restant de leurs jours rongées par le remords.», «J’avais l’impression que je pouvais lire en elle comme dans un livre ouvert, si ce n’est que ce livre était écrit dans une langue qui m’était étrangère.», «Et si nous nous serrions les coudes, à vrai dire, c’était autant pour nous soutenir mutuellement que pour ne laisser à aucun d’entre nous une chance de prendre son envol.»…), Price raconte avec brio l'histoire de la perte de l'innocence.

Steve Tesich, Price, éd. Monsieur Toussaint Louverture, 21,90 €.