mercredi 26 novembre 2014

BEAU LIVRE : La cathédrale en pleine lumière

Les éditions A' propos, déjà à l'origine du superbe livre consacré l'an dernier aux vitraux de la cathédrale de Sens, célèbrent à nouveau les 850 ans de la cathédrale Saint-Etienne avec ce volume qui retrace à la fois l'histoire, l'architecture et l'influence de ce monument exceptionnel.

On ne sait ce qu'il faut saluer d'abord dans ce livre indispensable à tout amoureux de notre ville : est-ce la splendeur des photos d'Emmanuel Berry qui magnifient chaque détail du monument ; est-ce l'érudition jamais pesante des textes qui retracent l'histoire de la cathédrale, celle de son édification, qui racontent aussi les exploits architecturaux tout en se penchant sur chacun des vestiges de sa grandeur (sculptures, orgues, vitraux, charpentes, Trésor…) ; ou est-ce la très grande qualité du travail d'édition qui rend grâce à son modèle ? Peu importe car c'est bien la conjonction de ces trois aspects qui fait la réussite complète de l'ensemble initié par Bernard Brousse, LE grand spécialiste de la cathédrale, en compagnie de l'historienne de l'art Claire Pernuit et de Lydwine Saulnier-Pernuit, ancien conservateur des musées de Sens, en charge aujourd'hui des antiquités et objets d'art de l'Yonne. Avec cet ouvrage, on remonte le temps, jusqu'à cette années 1164 où Saint-Etienne fut mise en chantier (on remonte en fait bien avant…) et devint le premier édifice religieux gothique de France. On découvre, fascinés, la cathédrale si familière et si présente dans notre cité à la fois en plans larges — son inscription dans l'histoire, sa position dans la ville, ses audaces techniques, etc. — mais aussi en plans très serrés en s'attardant sur des objets, des éléments de décoration… Un superbe album destiné aussi bien aux amateurs d'images qu'aux fous d'Histoire de France et d'histoire de l'art. A noter que les auteurs seront en dédicace à Calligrammes le 13 décembre.

Bernard Brousse, Claire Pernuit, Lydwine Saulnier-Pernuit, Emmanuel Berry (photos), Sens, première cathédrale gothique, éd. A'propos, 42 €.

ALBUM JEUNESSE : La ronde des animaux

Petits et grands ont toutes les chances d'être séduits par ce magnifique album et ses quatorze contes animaliers illustrés par une Sénonaise, Sarah Lembo. Une très belle idée cadeau…

Au départ, il y a Astaire. Astaire, comme Fred, sauf que là c'est une fille. Enfin, une fille… une jeune gerboise femelle, plutôt, mais une danseuse en tout cas, aussi douée que l'était Fred, qui utilise ses longues pattes arrière pour inventer des chorégraphies sous le soleil du désert. Puis qui s'éloigne et traverse le monde en dansant et en faisant des rencontres qu'elle nous raconte dans ce somptueux album regroupant quatorze contes illustrés avec une inventivité et une grâce folles. Tigresse, chauve-souris, poisson-coffre, homard, paon, hibou, caribou… Astaire croise au fil de son périple les animaux les plus inattendus et nous narre leurs drôles d'histoires, avec poésie et humour. Résultat, un album à la richesse surprenante, tant du point de vue de textes très écrits et touffus, que de celui d'une illustration chatoyante ayant, grâce au très grand format du livre, tout l'espace pour se déployer et se faire admirer. Si la forme du conte animalier aux personnages attachants, aux thématiques très diverses et à la jolie morale s'adresse en priorité aux enfants, la beauté de l'objet, elle, a tout pour séduire les adultes. Une grande réussite.

Sarah Lembo-Fleur de Piment, Caroline de Charon-Guet, A poils, à plumes et en costumes, éd. Magellan & Cie, 29,90 €.

dimanche 9 novembre 2014

PRIX GONCOURT : Une très belle surprise

La guerre d'Espagne est au cœur du nouveau Prix Goncourt, ce Pas pleurer dans lequel Lydie Salvayre ressuscite à la fois sa grand-mère et le grand écrivain Georges Bernanos pour un texte poignant et puissant.

On connaît mal Lydie Salvayre, malgré la jolie réputation il y a quelques années de La Compagnie des spectres. C'est donc une vraie révélation que couronne cette année, par surprise, le Prix Goncourt, une romancière exigeante de 66 ans pourtant déjà à la tête d'une œuvre d'une vingtaine de titres. Ici, dans ce livre au titre qui dit la dureté et la dignité, Pas pleurer, elle propose un fort travail sur la mémoire. Pas pleurer, c'est l'histoire d'un été, un été de guerre, l'été 36, et la guerre d'Espagne. Lydie Salvayre, dans une construction très riche de sens et d'échos, fait revivre cet été à travers deux voies. L'une, très personnelle, lui fait mettre en mots les souvenirs de sa propre mère, avec la langue souvent chahutée de cette exilée espagnole, ce "fragnol" (mix de français et d'espagnol) dont elle usait pour raconter notamment ce Barcelone anarchiste où les idéologies se faisaient face. L'autre, universelle, plus classique dans la forme, la met sur les traces de Georges Bernanos, le grand romancier catholique et conservateur que tout aurait dû mettre du côté des franquistes mais qui, révulsé par les crimes des troupes de caudillo, écrit ce texte éclatant qu'est Les Grands Cimetières sous la lune, condamnation sans appel de la montée des fascismes en Europe. Il y a dans l'écriture de Lydie Salvayre une richesse et une puissance assez inouïes, un humanisme poignant, des résonnances jamais forcées avec aujourd'hui, qui rendent ce roman inoubliable.

Lydie Salvayre, Pas pleurer, éd. Seuil, 18,50 €.

ROMAN ETRANGER : Au milieu de nulle-part

Une semaine de la vie d'un petit village de 58 habitants : on pourrait résumer ainsi Moisson. Sauf que le très beau roman de Jim Crace est beaucoup plus foisonnant, mouvementé et étrange que cela…

On ne sait pas très bien où se situe le village de Moisson. Quelque part en Grande-Bretagne sans doute. On ne sait pas vraiment non plus quand se déroule l'action, dans un passé lointain ou dans un futur du retour en arrière, on hésite. Il faut dire qu'on a pour guide dans cet univers un narrateur qui met beaucoup de mauvaise volonté à dévoiler les secrets du lieu. Ce fermier âgé venu de la ville il y a bien des années, va pourtant nous raconter cet univers immobile et rude placé sous la houlette d'un maître absolu. Il va surtout nous faire vivre les bouleversements que ce petit monde clos et hors du temps va tout d'un coup subir : la menace d'un incendie, l'arrivée de trois étrangers, la survenue d'un nouveau propriétaire au capitalisme débridé, le passage de la culture du blé à l'élevage des moutons… Là où on croyait qu'il n'y aurait rien survient alors une violence sidérante. Et c'est tout cela que met en place, dans une langue châtoyante et poétique, l'Anglais Jim Crace, un roman qui n'appartient à aucun genre tout en se situant à la lisière de plusieurs : fable, western, fantasy, roman social… Cela lui permet d'aborder, sans discours, de multiples thèmes fondamentaux, à la fois sociétaux et intimes, de l'exclusion à la séparation, de l'atavisme social à la difficulté des changements. Un roman très original qui intrigue et séduit à la fois.

Jim Crace, Moisson, éd. Rivages, 20 €.