jeudi 17 décembre 2015

BEAUX LIVRES : Charlotte forever

Redécouverte en 2014 grâce au roman de David Foenkinos Charlotte, lauréat du Prix Renaudot, Charlotte Salomon, peintre morte en déportation à 26 ans, est la star de cette fin d'année grâce à deux ouvrages donnant à voir son travail…

Tous ceux — et ils sont nombreux — qui ont fait la connaissance de Charlotte Salomon à travers le roman passionné que David Foenkinos a consacré en 2014 à cette artiste juive morte à Auschwitz à l'âge de 26 ans, avaient envie d'en savoir plus sur l'œuvre de cette surdouée. C'est désormais possible grâce à deux ouvrages qui se complètent parfaitement et offrent le portrait complet de cette femme à la vie aussi brève qu'intense. Le premier est une réédition du roman de Foenkinos accompagné d'une cinquantaine de gouaches signées Charlotte et de quelques photos de la jeune femme, prises à Berlin et à Nice où elle s'exila en 1940 avant d'être envoyée vers les camps de la mort. 
Mais c'est bien le second ouvrage qui fait événement car il s'agit rien moins que d'un livre exceptionnel et d'une première mondiale. En effet, jamais Vie ? ou théâtre ?, le livre composé par Charlotte Salomon durant ses deux années de création intensive avant de trouver la mort en 1943, jamais ce livre monstre regroupant près de 800 peintures, des dizaines de calques sur lesquels elle composait des textes qui leur font écho, non, jamais ce livre inouï, unique, magistral n'avait été édité nulle part dans le monde. Que ce soit une petite maison d'édition française, Le Tripode, qui s'en soit chargée est d'autant plus formidable qu'ellea réalisé là un travail à la qualité irréprochable et à la beauté éclatante. Ce coffret carré pesant plus de 4 kilos est une merveille qui donne à voir et à comprendre la modernité de l'œuvre de cette artiste longtemps méconnue enfin ressuscitée.

David Foenkinos, Charlotte, éd. Gallimard, 29 €.
Charlotte Salomon, Vie ? ou Théâtre ?, éd. Tripode, 95 €.

lundi 14 décembre 2015

BANDE DESSINEE : Amis pour la vie

Les trois vieillards acariâtres et rebelles qui ont fait, depuis deux ans, le succès des deux premiers volumes de la série des Vieux fourneaux, sont de retour pour une aventure aussi drolatique que mélancolique. Non seulement on adore, mais on en redemande !

Troisième volume pour Les Vieux fourneaux et troisième bonheur de lecture ! Derrière le dessin très précis, extrêmement expressif et presque réaliste de Lupano se dissimule une comédie sociale caustique qui sait aussi être très émouvante et aborder des sujets d'importance et très actuels : ce n'est pas pour rien que ça démarre par une manif contre le lobby des pesticides (avec déguisement d'abeilles à la clé), et qu'on parlera aussi délocalisations, urbanisation sauvage, poids de l'Histoire (ici l'Occupation). On ne rit donc pas bête dans cet album, comme dans les précédents, à suivre les aventures de Mimile, Antoine et Pierrot, les trois retraités pétaradants, farouchement décidés à croquer la vie à pleins dentiers. Après ses deux compères dont les précédents volumes ont dressé les portraits, c'est au tour de Mimile, le bourlingueur qui s'est si souvent embarqué sur les eaux du Pacifique, de se retrouver au centre du jeu et de voir son passé lui revenir comme un boomerang… Mauvaise foi mais beaux idéaux, caractères de cochon mais solidarité inébranlable, humour potache mais articulations qui grincent… ces Vieux fourneaux réjouissent d'un bout à l'autre. La réussite de la série est due notamment à la complicité sans failles entre le scénariste (Lupano) et le dessinateur (Cauuet) : il fallait bien ça pour raconter ces formidablement amusantes histoires d'amitiés.

Wilfrid Lupano, Paul Cauuet, Les Vieux fourbeaux, tome 3 : Celui qui part, éd. Dargaud, 11,99 €.

vendredi 11 décembre 2015

BEAU LIVRE : L'art du livre

Fragonard. Van Gogh. Fernand Léger. Renoir. Arcimboldo. Valloton… C'est un générique prestigieux qui défile dans ces pages. Des peintres célèbres et d'autres moins dont les tableaux s'ornent de livres et de bibliothèques. Autant d'images que l'essayiste Robert Bared décrypte avec précision.

Il y a des femmes qui lisent, des livres cachés dans un coin d'un tableau, d'autres qui tapissent le fond d'une pièce, des ouvrages ouverts et des livres fermés, des livres sacrés et de sacrés bouquins, il y a tout cela et plus encore dans les peintures regroupées dans ce beau livre érudit qui parcourt l'histoire de la peinture de la Renaissance au XXè siècle, sous l'angle de la présence des livres à l'image. Précédé d'une préface comme toujours précieuse signée Pascal Quignard, ce riche ouvrage aux reproductions irréprochables (Citadelles & Mazenod est un gage de qualité non usurpé) permet de découvrir les différentes symboliques de la présence du livre dans les tableaux les plus divers, que ce soit la connaissance, le pouvoir, la position sociale, la solitude, la création… Cette diversité de sens se retrouve dans la variété déjà évoquée des situations où les peintres (les plus méconnus comme les plus célèbres : Van Gogh, Fernand Léger ou Fragonard, dont un tableau fait la couverture) décident de représenter des livres. Les analyses de l'auteur sont tout à la fois savantes et élégantes, révélant les arrières-pensées des artistes comme l'arrière-fond culturel de leur création. Beau livre et livre intelligent, cela ne va pas toujours de pair. C'est le cas ici, sans l'ombre d'un doute.

Robert Bared, Le Livre dans la peinture, éd. Citadelles & Mazenod, 69 €.

mercredi 9 décembre 2015

BEAU LIVRE : Vroum ! Vroum !

Après avoir exploré la Grande Guerre l'an dernier, les archives du luxueux magazine L'Illustration servent de support à ce très beau livre qui retrace les premières décennies de la passion automobile, grâce à des textes et des centaines d'images d'époque.

L'Illustration fut, au tournant du XIXè et du XXè siècle, le plus grand magazine du monde, un titre luxueusement illustré auquel collaboraient les plumes les plus brillantes, et qui offrait à ses lecteurs un reflet somptueux et spectaculaire de leur époque. Après avoir utilisé, avec un beau succès, les archives de L'Illustration pour un volume consacré à la Première Guerre mondiale, les éditions Michel Lafon réunissent ici dans un album tout à fait passionnant des centaines de textes et d'images (publicités incluses) retraçant la grande aventure de l'automobile telle que racontée dans L'Illustration. Si ce sont les dessins et les images qui attirent le regard, il ne faut pas négliger de se pencher aussi sur les textes de ce recueil. Car si la plupart sont signés par les journalistes spécialisés de la revue, d'autres sont l'œuvre de Paul Morand, Edmond Rostand ou Jules Renard… Cet album fait revivre, en temps réel, les évolutions des voitures mais aussi les changements de vocation des véhicules : d'abord réservés aux riches oisifs qui s'en servaient pour leurs loisirs, ils se démocratisent, et s'aventurent dans les contrées les plus reculées, permettant ces odyssées fantastiques que furent la Croisière Jaune et la Croisière Noire dans les années 1930. Destiné aux passionnés d'histoire, aux passionnés d'automobile et aux passionnés d'images, ce beau livre est un cadeau tous publics !

L'Illustration - L'automobile : histoire d'une révolution, 1880-1950, éd. Michel Lafon, 39, 95 €.

lundi 23 novembre 2015

ROMAN FRANÇAIS : Affaires de famille

Joël Dicker retrouve Marcus Goldman, le héros de sa triomphale Vérité sur l'affaire Harry Québert, et le plonge dans l'histoire de sa famille le temps d'un formidable récit initiatique.

On se demandait bien comment le jeune romancier suisse Joël Dicker rebondirait après le triomphe de son précédent roman, La Vérité sur l'affaire Harry Québert. On a désormais la réponse avec ce foisonnant Livre des Baltimore, à la fois très différent et très proche du précédent roman. Différent car il n'y a pas d'enquête ici — même si ça ne veut pas dire qu'il n'y a ni secrets ni suspense, bien au contraire ! Et proche parce qu'on y retrouve Marcus Goldman, l'écrivain qui nous avait déjà guidé dans les méandres du précédent bouquin. Ici, c'est dans l'histoire de sa propre famille que Goldman plonge et nous plonge, pour l'écrire et lui redonner vie. Une histoire qui le voit grandir au côté de ses cousins Hillel et Woody, qu'il retrouve aux vacances et qu'il aime et admire. On suit ce Gang des Goldman au fil des années, au gré d'une construction qui multiplie les retours en arrière et les sauts dans le temps, au fil des découvertes, des aventures, des espoirs, des amours et des tragédies qui se nouent. Car il y a une tragédie fondamentale dans cette histoire, un Drame qui en a enclenché d'autres, un Drame avec un D majuscule qu'on découvrira au final et vers lequel tout amène… Joël Dicker n'a rien perdu de son efficacité dans ce livre, ni dans son écriture ni dans sa manière de nouer les intrigues. Le Livre des Baltimore est riche en rebondissements et en révélations sur les deux branches de la famille Goldman, les éclatants Baltimore et les ternes Montclair. Son talent diabolique, c'est de ne jamais nous laisser le choix : impossible de ne pas tourner la page tant on veut tout savoir sur ses héros, attachants, séduisants et inoubliables ! En attendant le troisième épisode des aventures de Marcus Goldman…

Joël Dicker, Le Livre des Baltimore, éd. de Fallois, 22 €.

mardi 17 novembre 2015

RECIT : Ça déménage !

De famille en famille, de maison en maison, d'homme en homme, de ville en ville, Nicole Rivault n'a, depuis quarante ans, jamais cessé de déménager jusqu'à atterrir à Sergines. C'est ce drôle de parcours plein de plaies et de bosses qu'elle raconte dans ce récit très personnel. Nicole Rivault dédicacera Petite Nini deviendra grande à Calligrammes le samedi 21 novembre.

"J'ai eu une drôle de vie mais pas toujours marrante" écrit avec humour et lucidité Nicole Rivault dans Petite Nini deviendra grande, premier volume de ce qui s'annonce comme une trilogie où elle raconte, au gré de ses multiples déménagements depuis l'enfance, son parcours. Vivant désormais à Sergines, au nord de l'Yonne, elle raconte avec verve et sans jamais s'apitoyer les multiples changements de sa vie de petite fille abandonné par ses parents, passant d'une famille d'accueil à un foyer, d'une école à une autre famille, d'une mère adoptive à une grand-mère, puis d'un flirt à un mariage, puis un autre, puis d'autres hommes… Rien ne semble stable dans cette "drôle de vie" qu'elle fourgue chaque fois plus ou moins complètement dans une valise avec l'espoir qu'ailleurs, dans une autre ville ou un autre appartement, cela sera mieux… Elle ne donne guère de détails dans ce texte rapide, réservant ceux-ci aux volumes à venir de cette autobiographie sans concessions. Le texte principal est suivi d'un ensemble de poésies de l'auteure qui complète son portrait.

Nicole Rivault, Petite Nini deviendra grande. Tome 1 : Nini chemine entre prose et poésies, éd. 7 écrit, 16,90 €.

mardi 3 novembre 2015

ROMAN ETRANGER : Rédemption

L'Irlande verdoyante sert de cadre à ce roman dont le noir est la couleur dominante. Car c'est un drame que raconte ici Paul Lynch, avec un magnifique lyrisme. Le drame d'un homme qui essaie de retrouver sa place dans son pays d'origine…

1945. La guerre terminée, Barnabas Kane décide de quitter ce New York où il a trouvé refuge des années auparavant, pour rejoindre l'Irlande de son enfance. Il a 33 ans, une femme, un fils, et choisit de s'installer dans une ferme du Donegal, sa fascinante région natale au nord de l'Irlande. Sauf que rien ne va se passer comme il aurait pu l'imaginer. Ses voisins sont hostiles (on le traite de "faux-pays", autant dire de traître), le sort s'acharne (sa ferme brûle, une bonne part du troupeau trépasse dans l'incendie, comme un de ses employés), et le malheur rôde à chaque bout de la lande… Il n'y a guère d'espoir dans le second roman de Paul Lynch après le très célébré Un ciel rouge, le matin qui parlait déjà, sur un mode très différent, de l'émigration. Ses personnages y avancent inexorablement vers un destin tragique dont on n'imagine jamais qu'ils puissent y échapper. Cela pourrait être pesant pour le lecteur, étouffant, presque insupportable. Or le très grand talent de Lynch, c'est justement de ne pas se laisser enfermer dans cette noirceur, grâce en particulier à un style extrêmement brillant et lyrique, nourri des paysages, des décors, des lumières de ce pays qu'il connaît bien, dans sa rudesse et sa beauté indissociables. Roman tragique, roman d'une vengeance mais aussi roman d'une rédemption, La Neige noire est inoubliable.

Paul Lynch, La Neige noire, éd. Albin Michel, 20 €.

lundi 19 octobre 2015

ROMAN ETRANGER : Sur les ailes de la jeunesse

A 35 ans à peine, l'Italien Alessandro Mari signe la fresque des balbutiements de son pays, un hymne à la jeunesse et une déclaration d'amour à la littérature. Autant dire un grand roman traversé d'un souffle puissant…

C'est un pays qui n'existe pas encore qui sert de cadre au récit polyphonique tissé tout au long de ses mille pages par le brillantissime Alessandro Mari. Car dans ce XIXè de tous les bouleversements, l'Italie est encore éclatée entre plusieurs royaumes et zones d'influences. Celui qui sera bientôt le grand héros de l'unification, Giuseppe Garibaldi, est d'ailleurs l'un des quatre personnages centraux des Folles espérances. Lorsqu'on le rencontre, en 1837, il est condamné à mort dans sa ville de Gênes et vogue pour le Brésil où il va forger son destin et son rêve de révolution et d'unité. Colombino, le paysan naïf et amoureux, Leda, la belle religieuse devenue espionne et Lisander, le peintre cynique, eux aussi se lancent à la poursuite de leur destin et de leurs rêves, avec fougue, avec passion, en prenant tous les risques, quitte à se perdre en route : telle est bien la marque de la jeunesse. Résumer leurs aventures est quasi impossible tant tout s'enchaîne à toute allure dans ce roman fleuve où les sentiments et les désirs bouillonnent. Colombino se met en route pour voir le pape et lui faire bénir son amour, Garibaldi brûle pour une belle Brésilienne, Lisander est fou de jalousie pour une prostituée, Leda s'enfuit de son couvent pour retrouver l'élu de son cœur… Passions politiques, artistiques, physiques… se mêlent dans cette saga envoûtante portée par une écriture lyrique et généreuse, à l'image de l'Histoire de ce temps et de cette jeunesse pour laquelle rien ne semble impossible. Il est rare qu'un premier roman fasse preuve d'autant d'ambitions que ces Folles espérances (un écho aux Grandes espérances de Charles Dickens, un auteur auquel on pense souvent en lisant ce livre) et se révèle d'un bout à l'autre à la hauteur de ces folles ambitions. C'est le cas ici. Réjouissons-nous : un grand auteur est né !

Alessandro Mari, Les Folles Espérances, éd. Albin Michel,  27 €.

lundi 5 octobre 2015

DOCUMENT : Panorama du crime


Crimes passionnels, crimes en série, séquestrations, disparitions, infanticides... Cet ouvrage constitue un panorama complet des faits divers les plus emblématiques du XXe siècle en France. Des affaires analysées et commentées dans un livre grand format par le Sénonais Didier Roth-Bettoni et Nathalie Weil. Ils seront en dédicace à Calligrammes le samedi 10 octobre, de 14h30 à 19h.

Le grand livre des faits divers présente plus de 70 affaires criminelles. En plus de l’exposé détaillé des faits, du mobile des tueurs, de leur profil et de leur mode opératoire, cet ouvrage offre un éclairage historique, juridique, psychologique et statistique.
Ces récits sont basés sur des affaires célèbres qui ont défrayé la chronique et qui sont entrées dans l’Histoire par leur résonance dans la société, par les débats qu’elles ont alimentés, et au travers d’œuvres cinématographiques, littéraires ou théâtrales qu’elles ont inspirées.
Pauline Dubuisson, Michel Fourniret, le curé d’Uruffe, les sœurs Papin, Violette Nozières, Florence Rey et Audrey Maupin, Jean-Claude Romand et bien d’autres encore ont captivé en leur temps l’opinion publique et continuent encore de fasciner.
En essayant de saisir les ressorts les plus profonds de ces actes, d’approcher un peu du mystère de ces tueuses et de ces tueurs, les auteurs embarquent le lecteur dans l’immensité et la complexité du territoire criminel.
Didier Roth-Bettoni est journaliste, critique de cinéma et auteur d’ouvrages dont Les pages noires des méchants (éditions Milan). Il vit et écrit à Sens. Auteure et éditrice, Nathalie Weil est responsable de la filière Edition à l’école des métiers de l’information (EMI-CFD). 

Nathalie Weil, Didier Roth-Bettoni, Le Grand Livre des faits divers, éd. Hors Collection, 21 €.

mercredi 30 septembre 2015

PREMIER ROMAN : Aux racines du mal

Attention : roman choc ! Pour son premier ouvrage, le jeune français Jérémy Fel s'offre un roman très noir à l'américaine, une plongée vers les racines du mal dans la lignée de Stephen King, Joyce Carol Oates et David Lynch. Une sacrée découverte !

Les premiers romans ont, à tort, la réputation d'être forcément autobiographiques. La preuve du contraire est offerte par ce texte assez incroyable de force et de noirceur, avec lequel Jérémy Fel, scénariste et ex-libraire, fait une irruption fracassante en littérature. Car s'il y a le sujet (on va y revenir), il y a surtout la manière. Et celle-ci révèle un talent d'écrivain qui saute aux yeux et à la gorge dès les premières lignes, nourri d'une culture très maîtrisée du récit à l'américaine, et d'une poésie sombre qui crée une de ces atmosphères étouffantes dont Joyce Carol Oates est familière. Jérémy Fel est de cette trempe, et son goût de la noirceur la plus absolue ne se démentira à aucune des lignes de son roman puzzle. Car il faut un certain temps pour commencer à comprendre l'agencement de ce récit qui semble multiplier les histoires terribles, avant de trouver le lien qui les unit non pas pour le meilleur et pour le pire, mais bien simplement pour le pire… Parmi les nombreux personnages, on croise donc un jeune incendiaire de la maison familiale du Kansas ; une étudiante recluse à côté d'Annecy dans une demeure appelée Manderley ; une serveuse de l'Indiana ayant abandonné son enfant ; des adolescents disparus en région nantaise… Tous sont menacés ou menaçants, tous, aux Etats-Unis comme en Europe, doivent faire face aux loups du titre, tous nourrissent à leur manière le formidable cauchemar dans lequel nous précipite ce jeune auteur très inspiré.

Jeremy Fel, Les Loups à leur porte, éd. 20 €.

ROMAN ETRANGER : Des sorcières à Paris

Des sorcières russes dans le Paris de 1959, un policier transformé en puce et qui mène pourtant l'enquête, un publicitaire naïf travaillant pour la CIA… Pour son second livre, Toby Barlow mélange le roman d'espionnage et le fantastique, le polar et le conte, et c'est aussi inattendu que réjouissant.

Tout commence parle un cadavre empalé en plein Paris. L'inspecteur Vidot est chargé de l'affaire et se retrouve vite sur la piste d'une vieille russe étrange qui s'avère une redoutable sorcière et le transforme en puce… Cela ne décourage pas le policier qui, sautant de chien en rat, d'humain (l'amant de sa femme…) en chat, poursuit son enquête, bien décidé à retrouver les coupables. Il n'y aurait que cela, on trouverait Babayaga drôlement gonflé, d'autant que Toby Barlow recrée un Paris fifties des plus réalistes et justes comme décor de sa folle intrigue. Mais ce second roman de l'auteur du déjà étonnant Crocs (une histoire de loups-garous racontée en vers libres !) pousse plus loin le flirt entre les genres, entremêlant polar d'espionnage à la Graham Greene (on est en pleine Guerre froide) et folklore russe, fantaisie à la Harry Potter et humour à la Ratatouille. On va donc de surprise en surprise au fil des courts chapitres, rencontrant des personnages hauts en couleurs et situations aussi inquiétantes que fantasques. Publicitaire à succès le jour et auteur ambitieux la nuit, l'Américain Toby Barlow a l'art de nous faire tourner les pages avec frénésie.

Toby Barlow, Babayaga, éd. Grasset, 23 €.

vendredi 18 septembre 2015

ROMAN FRANÇAIS : La légende du siècle

Après Théo et Vincent Van Gogh (C'était mon frère) il y a quelques années, c'est à un autre génie, Victor Hugo, que s'intéresse Judith Perrignon dans ce roman ambitieux qui saisit le poète au moment de sa mort…

Il va mourir. Il est mort. 22 mai 1885, la légende du siècle, le grand écrivain, le penseur, la conscience de la nation n'est plus. Et c'est tout un pays qui le pleure. C'est à cela que s'est intéressée Judith Perrignon dans ce roman tout à fait singulier : pas tant à Hugo lui-même ou à sa disparition qu'à ce qu'elle provoque dans toutes les couches de la société, des proches de l'auteur des Misérables jusqu'aux ouvriers, de la classe politique qui tente de déterminer s'il faut ou non le faire entrer au Panthéon jusqu'au milieu littéraire, de la police qui s'inquiète des débordements lors d'obsèques qui s'annoncent grandioses jusqu'au peuple de Paris bouleversé par cette nouvelle… Judith Perrignon alterne ces multiples personnes, leurs pensées, leurs interrogations, leur regard sur Hugo, établissant de fait un formidable portrait de la société française d'alors, dans sa diversité : une diversité qui se retrouve pourtant dans la célébration de celui qui vient de mourir. Si elle ne privilégie aucun des multiples personnages — tous réels — de son roman, l'auteure laisse pourtant poindre une certaine tendresse pour Lockroy, le gendre si mal-aimé du poète qu'il admire tant et dont il organisera les funérailles… Le texte est incroyablement riche, porté par une impressionnante documentation dont le poids ne se fait jamais sentir dans ce roman ambitieux à la construction très rapide et au style lyrique et inspiré.

Judith Perrignon, Victor Hugo vient de mourir, éd. L'Iconoclaste, 18 €.

dimanche 30 août 2015

ROMAN FRANÇAIS : Le monde d'hier


1922. C'est dans cette Afrique du Nord sous domination française, qu'Hedi Kaddour situe le début de son nouveau roman après les très beaux Waltenberg et Savoir vivre. Le monde est en train de changer. Mais les Prépondérants, les notables européens réunis en un club des puissants, ne s'en rendent pas encore compte…

C'est une société sclérosée aux règles strictes : la ville européenne d'un côté de la rivière, la ville autochtone de l'autre. Pas de mélange, nulle part, juste pour les uns, ces Prépondérants qui se réunissent en club, le droit de diriger dans l'intérêt de la France et leurs intérêts propres, et pour les autres, les Arabes, celui de servir et d'obéir. Mais dans ces lendemains de la Première Guerre mondiale montent les nationalismes, les revendications pour plus de justice. Ces bouleversements annoncés sont accentués par l'arrivée dans la petite ville d'un groupe d'Américains venus tourner un de ces films exotiques qui triomphent alors à Hollywood. Plus ouverts que les colons français, ils vont faire souffler un vent nouveau dans la vie de Raouf, l'un des jeunes héros de ce roman foisonnant et brillant : il partira avec eux à Paris et Berlin… C'est un livre sur la soif de liberté que ces beaux Prépondérants, un roman plein de personnages aux destins qui se croisent, plein de pistes et d'histoires, plein de traces de ce passé qui obsède Hedi Kaddour at qui forme, livre après livre, la trame de son œuvre. En dépit de l'érudition de ce texte et des multiples chemins qu'il emprunte, l'écriture reste limpide, tous les fils se nouent à merveille, et l'on se glisse avec plaisir dans cette fastueuse comédie humaine qui, sous prétexte de parler d'hier, parle directement d'aujourd'hui.

Hedi Kaddour, Les Prépondérants, éd. Gallimard, 21 €.

samedi 29 août 2015

ROMAN ETRANGER : Au cœur de la nuit

Impossible de lâcher cet imposant thriller littéraire, enquête folle sur les traces d'un réalisateur visionnaire et terrifiant. Huit ans après son formidable Physique des catastrophes, l'Américaine Marisha Pessl revient dans une forme éblouissante…

Mon premier s'appelle Stanislas Cordova, réalisateur mythique et mystérieux, démiurge qui n'a pas donné d'interviews depuis 1977, et dont les films sont tellement fascinants et horrifiants qu'ils ne sont visibles que dans des projections clandestines. Mon second se nomme Scott McGrath, jadis journaliste célébré et qui a vu sa carrière et sa vie sombrer après un faux scoop à propos de Cordova. Mon tout est une belle et jeune pianiste virtuose dont on retrouve le cadavre dans un immeuble sordide, Ashley, la fille de Cordova : elle devient l'objet d'une enquête acharnée de McGrath qui voit là l'occasion de rebondir et la possibilité de sa rédemption… Même s'il possède tous les atours du thriller, Intérieur nuit est bien plus que cela. Marisha Pessl se livre ici à une très brillante variation sur le genre et ses codes, en y ajoutant une vraie réflexion sur l'image, la création, les médias, mais aussi en s'interrogeant sur la mécanique même de la peur et des superstitions. Car il est question de magie noire dans ce livre foisonnant, et des rumeurs qui circulent sur Internet, et de l'influence des images sur nos croyances… Brillamment construit, en intégrant à son déroulé des reproductions d'articles de journaux glanés sur le web, de pages de blogs secrets (les Blackboards, les inquiétants fans de Cordova), Intérieur nuit et son intrigue pleine d'ombres et de démons nous poursuit longtemps, tout comme la sihouette diaphane d'une petite fille perdue et celle, presqe sans contours, d'un cinéaste culte ressemblant à un mélange de Dario Argento (le maître du cinéma horrifique italien) et de Stanley Kubrick. 700 pages de pur bonheur de lecture !

Marisha Pessl, Intérieur nuit, éd. Gallimard, 24,90 €.

vendredi 28 août 2015

ROMAN FRANÇAIS : Un enfant attend

Sens, un soir de 1978. Sébastien Rongier plonge dans ses souvenirs auxquels une brasserie au pied de la cathédrale sert de décor. A l'intérieur, des habitués et quelques inconnus que le romancier observe avec attention…

C'est un très court roman que signe le Sénonais Sébastien Rongier. 140 pages à peine, mais un roman habité par de nombreux personnages qui prennent de plus en plus de consistance au fil du récit, de ces quelques heures que nous sommes invités à passer avec eux, attablés quelque part dans le bar de Max, au pied de la cathédrale, au côté de cet enfant qui attend et qui observe, de cet enfant dont on comprend vite qu'il a été abandonné là alors qu'il sirotait sa menthe à l'eau, de cet enfant patient avec ses figurines pour seule compagnie alors que les conversations se nouent et se dénouent aux autres tables. Cet enfant c'est le cœur de ce 78 à la construction éclatée et à l'écriture qui se plaît à ne dévoiler que progressivement ses secrets, de même que les clients du café ne se dévoilent que peu à peu. Il y a une femme solitaire et qui lit, une jeune fille qui a choisi de dire non à celui qui s'apprête à la demander en mariage, un alcoolo au bout du zinc, un viil homme qui caresse le fantôme de son chien, quatre militants d'extrême droite qui voudraient bien recruter le patron, ce Max taiseux derrière son comptoir… Toute une humanité qui prend corps, toute une époque qui reprend vie, à la fois très marquée (les chansons au juke box, la politique…) et intemporelle, toute une mémoire qui remonte à la surface : celle de l'enfant bien sûr, celle du romancier peut-être. On a parfois le cœur serré à regarder ce garçon seul au milieu de ce monde d'adultes, on se sent impuissant face à ce qui se trame discrètement autour d'un verre… Autant de sentiments contrastés que Sébastien Rongier fait surgir avec finesse et une belle sûreté de plume.

Sébastien Rongier, 78, éd. Fayard, 15 €.

ROMAN FRANÇAIS : Retour aux Murmures

C'est un des plus beaux livres de cette rentrée : quatre ans après son beau Domaine des Murmures, Carole Martinez retourne pour La Terre qui penche dans ce même château des bords de la Loue pour y faire vivre Blanche, jeune fille morte en 1361… 

On pourrait croire au premier abord que La Terre qui penche est une sorte de suite du Domaine des Murmures. Beaucoup de choses peuvent le laisser penser : le même décor, la même période historique qu'est le moyen-âge (même si ce nouveau livre se situe deux siècles après le précédent), la même volonté de laisser la parole à des fantômes féminins, Esclarmonde hier, Blanche aujourd'hui… Dans ce nouveau roman à l'écriture et à l'univers absolument fascinants, deux voix se répondent : celle de Blanche, enfant morte à 12 ans, et celle de vieille âme, sa propre âme qui a traversé les siècles et vieilli à sa place. Carole Martinez excelle à faire entendre ces deux récits et les souvenirs qu''ils charrient. Ce que relatent Blanche et sa vieille, c'est l'histoire de cette enfant que son père voulut marier à un garçon inconnu, alors qu'elle ne rêve que de s'émanciper par l'écriture : plus que tout, elle veut pouvoir écrire son nom dans un monde où les femmes sont exclues du savoir… Fable initiatique, roman amoureux, fantaisie aux marges du fantastique, chanson de geste tout droit sortie du temps de son héroïne, La Terre qui penche est d'abord un envoûtant chant charnel et poétique. Une merveille.

Carole Martinez, La Terre qui penche, éd. Gallimard, 20 €.

lundi 27 juillet 2015

NOUVELLES : Quelqu'un de bien

Dans ce recueil couronné par le Prix Goncourt de la nouvelle, l'écrivain-aventurier sénonais Patrice Franceschi confronte ses personnages à des choix impossibles. Et c'est très fort…

Face aux décisions les plus difficiles, on est seul. Toujours. C'est dans ce moment terrible où il trancher entre deux choix impossibles que Patrice Franceschi place les personnages des quatre nouvelles qui composent ce puissant recueil. Entre la survie de son équipage et le sacrifice de son fils adoré, le capitaine Flaherty va se déchirer. Sur un quai de gare où un train attend pour les emmener en déportation, deux résistants sont amenés à décider lesquels de leurs enfants vont avoir une chance d'en réchapper. Abandonné par sa compagnie, un jeune officier va devoir ou sauver l'honneur ou sauver sa peau… Les héros de ces quatre textes pour lesquels Patrice Franceschi a su trouver, à chaque fois, une forme littéraire particulière, essaient, chacun à leur manière, d'être "quelqu'un de bien", quitte à en souffrir, quitte à en mourir. "D’après toi, qu’est-ce qu’on peut dire de quelqu’un dans la vie ? Cinq choses seulement, à mon avis : qu’il est riche, puissant, célèbre, fort, ou… que c’est quelqu’un de bien. Et tu vois, seul ce dernier cas ne dépend que de nous. Il faut choisir…" écrit l'auteur dans une de ces nouvelles, résumant ainsi son projet. Installé à Sens depuis quelques années, Patrice Franceschi a connu et connaît encore une vie de voyages à travers le monde, d'engagements humanistes, d'aventures. Il est aussi un écrivain, un vrai, un de ceux dont les mots touchent au cœur tant il connaît les tréfonds de l'âme humaine. Un superbe recueil, justement récompensé par le Prix Goncourt de la nouvelle.

Patrice Franceschi, Première personne du singulier, éd. Points, 12 €.

NOUVELLES : Vies minuscules

Avec Incandescences, recueil de douze histoires à l'humanisme désespéré, Ron Rash s'impose comme un des grands maîtres de la nouvelle américaine, dans la lignée de Raymond Carver ou John Cheever…

De Ron Rash, on connaissait les romans, magnifiques, sombres, mélancoliques, Serena, Un pied au paradis ou Une terre d'ombre. Son art de la nouvelle, tel qu'on le découvre avec ce recueil de douze histoires, est tout aussi éblouissant. En quelques pages, il parvient à saisir l'essence d'une existence, le désenchantement de vies ratées, le moment incertain où tout bascule d'un côté ou de l'autre du destin… Si la plupart des nouvelles réunies ici se situent de nos jours mais sont infiniment marquées par le passé de leurs personnages, ce passé qui les rattrape et les hante, trois s'échappent vers un autre temps, temps de crise et de troubles, que ce soit la Grande Dépression de 1929, la guerre de Sécession ou l'immédiat après-guerre. A chaque fois, Ron Rash trouve la juste distance pour raconter ces existences minuscules marquées par le destin : un humour un peu désespéré dans Des confédérés morts, où deux pieds-nickelés s'essaient à piller des tombes ; une forme de fantastique dans L'oiseau de malheur où un homme est terrorisé par de qu'annonce un hibou perché dans un arbre ; la douce tristesse dans Etoile filante où un mari voit sa femme lui échapper depuis qu'elle a repris ses études… Tous ces êtres entrent quelques minutes à peine dans nos vies, par la grâce et la force de l'écriture de Rash, ils ne sont pas prêt d'en sortir !

Ron Rash, Incandescences, éd. du Seuil, 20 €.

vendredi 24 juillet 2015

ROMAN FRANCOPHONE : Elles deux

La publication des Désancrés marque la fin de quinze ans de silence pour son auteur, Marie-Thérèse Humbert. Entre la Louisiane et l'île imaginaire de Vésania, elle propose une vaste saga familiale se déroulant de 1918 et 1977. Un retour gagnant.

A l'autre bout de moi, son premier roman en 1979, avait valu à Marie-Thérèse Humbert le prix des lectrices de Elle. L'écrivaine, née sur l'île Maurice mais résidant en France depuis 1969, avait ensuite développé une œuvre riche et complexe, où l'identité, le double, les racines… jouent un rôle essentiel. Depuis quinze ans, silence. Et puis voilà Les Désancrés, roman foisonnant de plus de 600 pages, aux personnages multiples, aux intrigues nombreuses et brillamment imbriquées, au souffle puissant embrassant et mêlant les époques et les territoires. Deux femmes, deux héroïnes sont au centre de ce texte, Jane, riche héritière qui devient folle lorsque son mari la quitte, et Abigail, fille de la cuisinière noire devenue écrivain célèbre. Racisme, exil, construction de soi, métissage, quête, douleur de la perte, amitié, sororité… sont quelques-uns des thèmes qui s'entrecroisent ici avec une virtuosité très rare sous la plume d'une romancière au meilleur de son art, et dont toute l'œuvre mérite d'être redécouverte.

Marie-Thérèse Humbert, Les Désancrés, éd. Gallimard, 25 €.

ROMAN ETRANGER : On dirait le Sud…

Amoureux du blues et du sud des Etats-Unis, ce roman est pour vous ! Et si vous ne connaissez rien à cette musique et à cette région, ce livre vous emportera quand même !

Qui est donc ce Morris Jones dont le titre nous promet de raconter l'histoire, la légende plutôt ? Un musicien de blues qui eut son heure de gloire mais refusa de céder au sirènes du show-business, et qu'en dehors des fanatiques du genre, tout le monde a oublié. Et puis voilà qu'un beau jour, un grand magazine envoie un jeune écrivain brillant mais en panne d'écriture pour l'interviewer. Le blues et le Sud, c'est l'inconnu total pour Coltrane Washington. Mais il se prend au jeu, découvre un personnage attachant et complexe ainsi que ceux qui l'entourent : un garçon que le musicien a pris sous son aile, sa jolie belle-fille, et puis le fils du bluesman, sorti de sa vie depuis quarante ans… Construit en trois parties qui se complètent et s'assemblent à merveille, ce cinquième roman d'un auteur qu'on découvre enfin France avec ce livre, démarre avec une sorte de légèreté qui, peu à peu, se teinte de gravité et d'émotion. Tous les personnages, le vieux Morris Jones (surnommé Mojo) en tête, sont très bien campés et décrits, mais peut-être est-ce l'atmosphère et le tempo très particuliers de ce Sud mythique qui sont le mieux rendus dans ce roman, et qui nous charment d'un bout à l'autre du récit.

Ran Walker, Il était une fois Morris Jones, éd. Autrement, 18 €.

dimanche 12 juillet 2015

CLASSIQUE : Retour à Manderley

Vous croyez connaître ce classique de la littérature britannique porté à l'écran par Hitchcock ? Cette nouvelle et très belle traduction de l'inquiétant et fascinant chef-d'œuvre de Daphné du Maurier va vous obliger à y replonger. Car c'est une redécouverte. Et un énorme plaisir !

Une jeune femme un peu terne rencontre, à Monaco, un riche veuf plus âgé qu'elle. Très vite ils se marient et rentrent à Manderley, le somptueux domaine anglais de la famille de Winter. Mais derrière ces murs veille le fantôme de la première épouse, morte noyée quelques mois plus tôt, la belle et vénéneuse Rebecca… Enorme succès mondial à sa sortie en 1938, transposé à l'écran à Hollywood par Alfred Hitchcock, ce roman qui renoue avec les atmosphères de la littérature gothique du XIXè siècle est aussi une superbe histoire d'amour entre fantastique, suspense, mystère et tragédie. Porté par une écriture extrêmement cinématographique — on voit littralement les superbes jardins de Manderley, les mille recoins de la grande bâtisse, mais aussi les personnages, dont l'inquiétante Madame Danvers, la gouvernante toujours vêtue de noir…  —, Rebecca fascine de bout en bout. La précédente traduction avait "oublié" plusieurs dizaines de pages et était très datée. La nouvelle qui paraît aujourd'hui, signée Anouk Neuhoff, est une réussite indéniable, à la fois poétique,  onirique, lyrique et vibrant des mille inquiétudes de la narratrice, cette seconde Mme de Winter dont on ne connaîtra jamais le prénom. Tout est ici réuni pour qu'on ne puisse s'arracher à la lecture : c'est bien simple, Rebecca est un de ces livres qu'on n'arrive pas à reposer avant de l'avoir achevé ! Un vrai chef-d'œuvre.

Daphné du Maurier, Rebecca, éd. Albin Michel, 25 €.

mardi 30 juin 2015

ROMAN ETRANGER : A toute allure !

Une jeune française aveugle, un jeune allemand surdoué : ce roman ambitieux récompensé du plus prestigieux prix littéraire américain, le Pulitzer, tisse leurs destins parallèles dans les années de guerre. Un livre qu'on ne lâche pas !

Il ne faut pas avoir peur des 600 pages de ce livre, car elles filent à toute allure, comme les années qui défilent au cours des très courts chapitres de cette histoire qui suit, en parallèle, deux jeunes héros perdus dans la guerre et ses soubresauts. Dès lors, au fil de la plume très lucide, très directe, très documentée et souvent très poétique de Anthony Doerr, on navigue de Paris à la Rühr, du front de l'Est à Saint-Malo, dans un récit qui multiplie les allers-retours dans le temps. Si on suit d'abord Marie-Laure, petite aveugle au courage inouï, et Werner, jeune allemand génial utilisé par la machine hitlérienne, on s'intéresse aussi de près à de beaux personnages secondaires, à la magie des ondes radiophoniques, à Vingt mille lieues sous les mers, aux oiseaux, à un mystérieux diamant maudit, à une école destinée à l'élite nazie… Impossible de lâcher ce pavé au rythme haletant qui n'en finit pas de réserver des surprises et d'aborder des thèmes riches et inépuisables : le destin, le libre-arbitre, la science, la culture… C'est brillant, intelligent, bourré de suspense, extrêment bien construit… Autant dire que le prix Pultizer accordé à ce roman d'un inconnu — pourtant déjà auteur de quatre livres passés inaperçus — est plus que mérité.

Anthony Doerr, Toute la lumière que nous ne pouvons voir, éd. Albin Michel, 23,50 €.

mercredi 17 juin 2015

ROMAN ETRANGER : Mal de mère

Le deuil et le désir, la douleur et la vie : tout se mêle dans ce très beau roman venu d'Espagne, qui séduit par sa justesse, son entrain, sa liberté et sa grande sensibilité. Une pure merveille !

Cadaquès, la Méditerranée, l'été. Il y a la maison familiale de Blanca. Et à quelques dizaines de mètres, le cimetière où sa mère vient d'être enterrée. C'est un roman de deuil que signe l'Espagnole Milena Busquets, le deuil d'une fille qui, à 40 ans, se découvre adulte, et orpheline. Mais c'est aussi un roman diablement vivant, où la narratrice combat sa douleur grâce à l'amitié et surtout au sexe. Car même si elle se sent seule et perdue sans cette mère brillante et exaspérante, elle est très entourée : avec elle, ses deux meilleures amies, des enfants, deux ex-maris avec qui faire l'amour, un amant marié qu'elle retrouve secrètement, et même un beau jeune homme croisé à l'enterrement… A l'évidence très autobiographique, Ça aussi, ça passera est un texte à la fois bouleversant dans sa justesse et lumineux dans son écriture, d'une belle légèreté et d'une infinie gravité, de cette belle élégance qui est celle à la fois de la littérature et de la vie, où la peine et le plaisir se côtoient, se succèdent, s'entremêlent. "La douleur et la tristesse passent, comme la joie et le bonheur" est-il écrit ici. Et c'est magnifiquement vrai, comme ce livre.

Milena Busquets, Ça aussi, ça passera, éd. Gallimard, 17 €.

lundi 8 juin 2015

PREMIER ROMAN : Les mystères d'Amsterdam

Premier roman et coup de maître pour la jeune britannique Jessie Burton dont Miniaturiste a affolé la critique et les lecteurs dans son pays. Et on comprend pourquoi tant cette plongée dans le riche Amsterdam du XVIIè siècle est fascinante…


Nella, 18 ans, quitte son village natal pour rejoindre à Amsterdam son nouvel époux, un riche marchand de deux fois son âge. L'accueil de sa belle-sœur est plutôt frais, celui des domestiques guère plus enthousiasmant, quant à son mari, il lui offre une réplique miniature de leur grande demeure. Un cadeau qui ne la réjouit guère et qui pourtant va changer sa vie… Tout en reconstituant de façon maniaque l'opulence de l'Amsterdam d'alors et de ses marchands, mais aussi l'extraordinairement strict puritanisme religieux qui y règne, Jessie Burton glisse dans ce qui aurait pu être un brillant roman historique une dose de fantastique qui l'ouvre sur d'autres dimensions. Car le modèle réduit de la maison et les miniatures parfaites qui peu à peu viennent l'animer semblent perogressivement mettre à jour les secrets de la famille, voire annoncer l'avenir de celle-ci… Comme si ce n'était pas assez, l'audacieuse Jessie Burton ajoute un troisième niveau à son récit, féministe celui-là, puisqu'elle y questionne l'air de rien la condition féminine, au XVII è siècle bien sûr, mais aussi aujourd'hui. Difficile de lâcher ce roman ambitieux et superbement construit, porté par des personnages complexes et à la sensibilité frémissante. Coup d'essai et coup de maître !

Jessie Burton, Miniaturiste, éd. Gallimard, 22,90 €.

mardi 2 juin 2015

ROMAN ETRANGER : La maison des secrets

Laissez-vous happer par l'intrigue du nouveau roman de l'auteure de Caresser le velours et de Du bout des doigts, la Britannique Sarah Waters. Dans une belle maison de la banlieue de Londres, en 1922, une histoire d'amour se noue et un crime est commis…

Sarah Waters aime le passé. L'Angleterre victorienne notamment l'a beaucoup inspirée. L'action de Derrière la porte se situe quelques décennies plus tard, en 1922, dans cet après Première Guerre mondiale qui a vu une partie de la population être ruinée. C'est ce qui arrive à Frances et sa mère, obligées de se passer de domestiques, et surtout contraintes de louer l'étage de leur maison à des inconnus, un jeune couple, Lilian et Leonard. La première partie de ce (volumineux) roman raconte l'apprivoisement progressif des quatre protagonistes, et la romance inattendue qui naît entre Frances et Lilian. Dans sa seconde partie, plus sombre, Derrière la porte se transforme en intrigue autour d'un cadavre dont on ne dira rien… Formidable raconteuse d'histoires, Sarah Waters est aussi une très habile styliste, dont le classicisme apparent masque d'innombrables audaces dans ses thèmes (l'homosexualité féminine en un temps où elle était invisible) comme dans son écriture et la construction de ses livres. Bourré de secrets cachés Derrière la porte, son nouveau roman vous happe dès la première page et ne vous lâche plus.

Sarah Waters, Derrière la porte, éd. Denoël, 24,90 €.

mercredi 27 mai 2015

PREMIER ROMAN : On the road again

Les majestueuses Montagnes Rocheuses dévastées par de puissants incendies forment le décor de ce road trip, où un jeune homme se retrouve confronté, au fil de ses rencontres, aux secrets de sa famille… Un premier roman canadien noir, ambitieux, tragique et brillant.

Entre Alan, jeune homme un peu paumé dont la thèse et le couple vont à vau-l'eau, et Cecil, son grand père qui l'a élevé, il y a un chaînon manquant. Jack, fils de l'un, père de l'autre, perdu de vue depuis trente ans. C'est à sa recherche que va partir Jack, après un infarctus de Cecil, parce qu'il faut bien un jour tenter de renouer les fils du passé. Et c'est sur sa trace brouillée qu'il va faire des rencontres qui vont changer sa vie…  Pour son premier roman, le Canadien D.W. Wilson impressionne par son sens du récit, par son art de la composition et par la force d'une écriture qui sait tout à la fois être âpre et séduisante, poétique et rude. On y trouve ce type de phrases qui posent un style, une ambiance, un univers : "J'ai caressé une cicatrice sur ma joue, à peu près aussi longue qu'un canif et je me suis interrogé un instant sur les morts et les disparus." Dans Balistique, c'est un long et douloureux chemin vers son passé, son histoire, ses racines, qu'entreprend Alan West. Avec ce titre qui siffle comme une balle filant vers sa cible, c'est un coup de maître que signe D.W. Winston.

D.W. Wilson, Balistique, éd. de l'Olivier, 24 €.

dimanche 24 mai 2015

ALBUM JEUNESSE : Nos amies les souris !

Le dernier né des éditions de la Renarde Rouge, basées à Véron, est un petit chef-d'œuvre d'humour et de grâce. En racontant les aventures illustrées d'une jolie petite souris blanche et de ses cousines, Joëlle Brière charme grands et petits…

Elle s'appelle Aspirine. Elle est toute blanche et, comme dit son oncle, ne manque pas de cachet. Ses quatorze cousines avec qui elle est élevée, sont, elles, de mignonnes souris grises, et portent les doux noms de Globuline, Saccarine ou Scarlatine… On le voit, la fantaisie est à l'honneur dans cet album où s'égrennent les courtes histoires, toujours écrites avec drôlerie et intelligence : Aspirine se lance dans la peinture, Aspirine plonge dans un bain pour devenir encore plus blanche, Aspirine devient star malgré elle… Il y a un chat bien sûr qui rôde, quelques humains aussi dans la grande maison où vit la famille souris, mais ils restent à l'arrière-plan de ces tendres histoires illustrées avec beaucoup de talent et de finesse par Evelyne Bouvier. Comme toujours chez la Renarde Rouge, cet album qui plaira aux petits comme aux grands bénéficie d'une très belle qualité de fabricaion qui ne fait que renforcer le plaisir de lecture.

Joëlle Brière, Evelyne Bouvier (illustration), Aspirine, une souris qui a du cachet…, éd. de la Renarde Rouge, 15 €.