samedi 21 février 2015

ROMAN FRANÇAIS : La vérité d'une criminelle

C'est un fait divers réel qui a déjà inspiré un film célèbre : La Vérité, avec Brigitte Bardot. Sauf que ce n'est pas la vérité de Pauline Dubuisson, son héroïne criminelle, que racontait ce film. Et c'est justement ce qu'a tenté de faire avec brio Jean-Luc Seigle dans son dernier roman…

On a oublié la passion avec laquelle la France des années 1950 vécut le procès de Pauline Dubuisson, une jeune femme condamnée pour le meurtre de l'homme qui l'avait abandonnée. Présentée comme une femme fatale, une manipulatrice, elle devint aux yeux de l'opinion publique une coupable idéale. Sa renommée fut si grande que, quelques années après les faits, le grand réalisateur Henri-Georges Clouzot engagea Brigitte Bardot pour l'incarner dans son fameux film La Vérité. En dépit de la star, le portrait n'était guère plus sympathique… C'est cette légende noire que Jean-Luc Seigle a entrepris de corriger avec ce beau roman écrit du point de vue de Pauline. Et autant qu'une meurtrière, c'est une victime que nous présente l'auteur de En vieillissant les hommes pleurent, pour lequel il avait reçu le Grand Prix RTL-Lire en 2012. Car Pauline a vécu des drames terribles qui ont entièrement faussé son rapport à l'amour et aux hommes. Elle a en effet été tondue à la Libération pour avoir couché avec un officier allemand, violée par un groupe de résistants : elle était encore une adolescente. Cela marque une vie. Et c'est ce parcours fait de plaies et de bosses que retrace, avec pudeur et force, Jean-Luc Seigle dans Je vous écris dans le noir.

Jean-Luc Seigle, Je vous écris dans le noir, éd. Flammarion, 18 €.

PREMIER ROMAN : Les mains sales

La Terre sous les ongles est un premier roman qui ne ressemble guère à ce qu'on a l'habitude de mettre derrière cette expression. S'il y a une part autobiographique, Alexandre Civico la dissimule dans un road movie hyper concentré (140 pages à peine) et très noir, entre voyage et voyage intérieur…

Une puissante berline allemande file de France vers l'Espagne. début d'un road-movie noir et puissant tandis qu'on entend un "paquet qui, dans le coffre, cogne au moindre virage dans un bruit anthracite." Qu'est-ce que ce paquet ? C'est un des mystères, vite levés, de ce texte brut qui travaille énormément sur la langue autant que sur l'action, la langue des origines, la langue de sa classe sociale à laquelle on n'échappe jamais, la langue du passé qui remonte. Tout est tendu à l'extrême dans ce premier roman dont la brièveté dit assez l'énergie et l'intensité. On comprend vite que tout cela est une fuite mais que le narrateur est sans cesse rattrapé par son histoire d'immigré, par le périple inverse de sa famille quelques années auparavant, par une vie qui ne pouvait le mener que là, dans cette voiture, sur cette autoroute, avec ce cadavre dans le coffre et d'autres, plus symboliques, dans le placard… Avec ce premier roman dont on peut dire qu'il est, à sa singulière manière, un concentré de roman noir, Alexandre Civico fait preuve d'une sacré maîtrise tant de son récit que de son écriture, nous embarquant à la suite de ce narrateur qui s'adresse directement à nous avec ce "tu" si râpeux. Âpre, dur, sec, La Terre sous les ongles ne propose pas un voyage de tout repos, mais un voyage qui ne se laisse pas facilement oublier. Une belle découverte.

Alexandre Civico, La Terre sous les ongles, éd. Rivages, 15 €.

jeudi 5 février 2015

POLAR : Mongolie, terre de crimes

Très bonne nouvelle pour les amateurs de polar : voici le retour de Yeruldelgger, le formidable commissaire mongol inventé par Ian Manook, dont les premières aventures nous avaient passionnés. Ce deuxième épisode est tout aussi réussi… Et si vous avez raté le premier, il sort en poche !

Aucun des lecteurs de Yeruldelgger, l'étonnant premier roman du Français Ian Manook, n'a oublié le commissaire bourrelé de remords et de colère qui donnait son nom à cette histoire, ni son intrépide adjointe, Oyun, ni le décor de cette Mongolie au climat et aux mœurs si rudes, ni la très puissante intrigue se dérulant dans ce décor auquel l'auteur avait su donner vie. De nombreux prix (celui des lectrices de Elle, celui SNCF du Polar, celui de Quai du Polar…) étaient venus récompenser cette découverte aussi originale que bourrée de suspense et de tension. On retrouve tout cela avec un très grand plaisir dans Les Temps sauvages, deuxième épisode des aventures de Yeruldegger. As de la construction de son récit, Ian Manook multiplie les cadavres et les enquêtes qui semblent n'avoir guère de points communs — un corps gelé sous un tas d'animaux morts, la mort d'un professeur, la fin tragique d'une des indics du flic qui se retrouve accusé du meurtre… — sans pour autant nous perdre. Bien au contraire, on se passionne pour cette intrigue complexe dans lesquelles les relations de la Mongolie avec ses voisins russes et chinois ne sont pas pour rien, et où un détour par Le Havre éclaire l'histoire d'un jour nouveau. Mais on a envie de dire que, même si l'aspect polar est essentiel dans la réussite de ce roman, c'est bien la description très documentée de ce pays singulier qu'est la Mongolie (ses paysages, son climat très
violent, sa civilisation entre tradition nomade et modernité technique, sa religion…) qui fascine le plus. Yourtes, yaks, dzo, dzüüd… on en oublie. Autant de réalités mongoles qui n'auront plus de secrets après la lecture de ce polar porté par une écriture efficace, et emporté par des personnages terriblement attachants. Vivement la suite !

Ian Manook, Les Temps sauvages, éd. Albin Michel, 22 €.
Ian Manook, Yeruldelgger, éd. Le Livre de Poche, 8,30 €.