mercredi 29 avril 2015

ROMAN ETRANGER : La mémoire vive

Un vieux couple, une dragonne, l'ombre du roi Arthur, une mémoire qui s'efface, des villages qui vivent dans la terreur… Bienvenue dans la Grande-Bretagne du Vè siècle, dans ces temps incertains où, les Romains étant partis, Saxons et Bretons se font face. Bienvenue dans un curieux pays plein de légendes, de monstres et de terreur…

Né au Japon en 1954, Kazuo Ishiguro n'en est pas moins devenu l'un des principaux romanciers britanniques, qui a su peindre comme personne dans Les Vestiges du jour l'âme de ce pays où il vit depuis son enfance. Il remonte dans le temps avec ce nouveau roman assez inclassable, qui tient à la fois de l'héroïc fantasy contemporaine et de la chanson de geste moyennâgeuse issue des récits arthuriens, du conte et de la parabole du monde d'aujourd'hui. Au centre du récit, Axl et Beatrice, un couple vieillissant qui quitte son village terré au fond d'une grotte, pour tenter de retrouver leur fils, parti des années plus tôt et dont ils ne se souviennent qu'à peine : ils feront de multiples rencontres au fil de leur périple, du chevalier Gauvain à une terrible dragonne, d'un passeur qui pourrait bien traverser le Styx à un valeureux guerrier… Tout autant que ces saynètes écrites de main de maître, avec une légèreté dans le drame toute britannique, le thème central de ce livre, comme d'autres d'Ishiguro, c'est la mémoire : celle individuelle qui se dévide, celle collective qui se perd dans le présent, celle historique qui se noie au gré des vainqueurs… Brillant, passionnant, foisonnant, drôle et inquiétant, Le Géant enfoui est à n'en pas douter un grand grand livre.

Kazuo Ishiguro, Le Géant enfoui, éd. des Deux Terres, 23 €.

ROMAN ETRANGER : Il est libre, Duane !

Nouvel épisode des aventures drôlatiques de Duane Moore, le sexagénaire créé par Larry McMartry. Après avoir été dépressif et avoir abandonné sa voiture pour le vélo dans le précédent opus, il succombe cette fois au charme d'une jeunette…

Autant préciser tout de suite qu'on peut ne pas avoir lu Duane est dépressif avant d'attaquer Duane est amoureux : on aura perdu une bonne occasion de lire un excellent roman mais cela ne gâchera pas cette savoureuse nouvelle aventure du héros sexagénaire en pleine révolution de sa vie créé par Larry McMurtry. A la fin du précédent, Duane, jeune veuf qui jusqu'à présent n'avait vu que ses derricks de pétrole, partait découvrir les pyramides. Au début de celui-ci, il en revient. Et même si son absence a été relativement courte, tout est changé : tout le monde se débrouille sans lui, on lui découvre une maladie de cœur, il ne prend plus de plaisir à vivre seul dans sa cabane isolée, ses filles et ses gendres lui annoncent divorces et homosexualité, sa très vieille secrétaire meurt… et lui se retrouve fasciné par la poitrine affolante d'une nouvelle employée de son fils. A l'humour ravageur et à la critique acerbe de la société américaine dont il faisait preuve dans Duane est dépressif, Larry McMurtry ajoute cette fois une verdeur de langage et de situation qui tranche joyeusement avec le puritanisme habituel de la littérature US populaire. A la suite de son drôle de héros qui ne s'interdit rien, McMurtry s'autorise toutes les embardées romanesques, toutes les libertés, et c'est un plaisir de lecture permanent !

Larry McMurtry, Duane est amoureux, éd. Sonatine, 18 €.

lundi 13 avril 2015

ROMAN FRANÇAIS : Les risques de la passion

Une femme dévorée par le désir de devenir écrivain : telle est l'héroïne du roman de la Sénonaise Alexandra Bitouzet. Un texte comme un cri, haletant, intense, qui remue nos rêves… Alexandra Bitouzet sera à Calligrammes pour dédicacer son livre le samedi 18 avril, toute la journée, en compagnie de sa sœur, l'illustratrice Lili Cameau, qui signe la couverture de ce livre.

On se demande parfois ce que font les "grands" éditeurs, en lisant les choses médiocres qu'ils publient on ne sait pourquoi, et surtout ce qu'ils ne publient pas et qui trouve, heureusement, refuge dans des maisons moins prestigieuses mais bien plus audacieuses et intéressantes. Voilà ce que l'on ressent à la lecture de La folie que c'est d'écrire, premier roman très maîtrisé où un rêve (écrire !) devient un cauchemar, et où le réel (vie de famille, vie professionnelle, vie sociale…) d'une jeune femme, Esther, est submergé par la folie des mots qu'elle n'en finit pas de griffonner sans savoir transformer l'essai. A la première personne, ce qui contribue au brouillage des frontières entre Esther et Alexandra, sa créatrice, ce roman intense et tendu nous dit l'obsession et la frustration, nous parle de la condition féminine, évoque les impasses du quotidien, nous rappelle que ce sont nos rêves d'enfants qui nous ont construits… Mais au-delà de la richesse des sujets abordés, c'est bien le style d'Alexandra Bitouzet qui nous happe dès la première page, cette façon hâchée, acérée, cruelle de distiller ses phrases, courtes, précises, drôles parfois, terribles toujours. Une belle surprise !

Alexandra Bitouzet, La folie que c'est d'écrire, éd. Cactus Inébranlable, 15 €.

POLAR : La mort à Saint-Valérien

Entre Sens et Saint-Valérien, une histoire de femme tondue à la Libération, un meurtre d'aujourd'hui, une enquête, et un roman noir excellemment construit signé d'une jeune romancière dont ce n'est pas le premier polar…

Cela commence par une femme qui fuit la meute, un jour d'août 1944, aux confins de Saint-Valérien, à côté de ce qu'on appelle "la maison des Marceau". Cela se poursuit près de la même maison, en 2015, où on vient de découvrir le corps d'un enseignant et où on attend la capitaine de gendarmerie. Elsa Marpeau sait, avec beaucoup de précision, créer des liens entre ses histoires et ses personnages, entre les époques aussi, pour étudier ce qui à l'évidence la fascine ici : la condition faite aux femmes et les violences dont elles sont les victimes expiatoires à travers l'histoire. Ses deux héroïnes, Marianne, la paysanne de l'époque de la guerre, et Garance, l'enquêtrice d'aujourd'hui, se ressemblent par de multiples aspects et l'auteure sait nous les rendre proches et attachantes. Après Sens interdits de Jacques Saussey, la ville de Sens, ses rues et sa région, est donc, avec Et ils oublieront la colère, à nouveau au centre d'un polar, d'un très noir, et d'un très bon…

Elsa Marpeau, Et ils oublieront la colère, éd. Gallimard, 19,50 €.