mardi 30 juin 2015

ROMAN ETRANGER : A toute allure !

Une jeune française aveugle, un jeune allemand surdoué : ce roman ambitieux récompensé du plus prestigieux prix littéraire américain, le Pulitzer, tisse leurs destins parallèles dans les années de guerre. Un livre qu'on ne lâche pas !

Il ne faut pas avoir peur des 600 pages de ce livre, car elles filent à toute allure, comme les années qui défilent au cours des très courts chapitres de cette histoire qui suit, en parallèle, deux jeunes héros perdus dans la guerre et ses soubresauts. Dès lors, au fil de la plume très lucide, très directe, très documentée et souvent très poétique de Anthony Doerr, on navigue de Paris à la Rühr, du front de l'Est à Saint-Malo, dans un récit qui multiplie les allers-retours dans le temps. Si on suit d'abord Marie-Laure, petite aveugle au courage inouï, et Werner, jeune allemand génial utilisé par la machine hitlérienne, on s'intéresse aussi de près à de beaux personnages secondaires, à la magie des ondes radiophoniques, à Vingt mille lieues sous les mers, aux oiseaux, à un mystérieux diamant maudit, à une école destinée à l'élite nazie… Impossible de lâcher ce pavé au rythme haletant qui n'en finit pas de réserver des surprises et d'aborder des thèmes riches et inépuisables : le destin, le libre-arbitre, la science, la culture… C'est brillant, intelligent, bourré de suspense, extrêment bien construit… Autant dire que le prix Pultizer accordé à ce roman d'un inconnu — pourtant déjà auteur de quatre livres passés inaperçus — est plus que mérité.

Anthony Doerr, Toute la lumière que nous ne pouvons voir, éd. Albin Michel, 23,50 €.

mercredi 17 juin 2015

ROMAN ETRANGER : Mal de mère

Le deuil et le désir, la douleur et la vie : tout se mêle dans ce très beau roman venu d'Espagne, qui séduit par sa justesse, son entrain, sa liberté et sa grande sensibilité. Une pure merveille !

Cadaquès, la Méditerranée, l'été. Il y a la maison familiale de Blanca. Et à quelques dizaines de mètres, le cimetière où sa mère vient d'être enterrée. C'est un roman de deuil que signe l'Espagnole Milena Busquets, le deuil d'une fille qui, à 40 ans, se découvre adulte, et orpheline. Mais c'est aussi un roman diablement vivant, où la narratrice combat sa douleur grâce à l'amitié et surtout au sexe. Car même si elle se sent seule et perdue sans cette mère brillante et exaspérante, elle est très entourée : avec elle, ses deux meilleures amies, des enfants, deux ex-maris avec qui faire l'amour, un amant marié qu'elle retrouve secrètement, et même un beau jeune homme croisé à l'enterrement… A l'évidence très autobiographique, Ça aussi, ça passera est un texte à la fois bouleversant dans sa justesse et lumineux dans son écriture, d'une belle légèreté et d'une infinie gravité, de cette belle élégance qui est celle à la fois de la littérature et de la vie, où la peine et le plaisir se côtoient, se succèdent, s'entremêlent. "La douleur et la tristesse passent, comme la joie et le bonheur" est-il écrit ici. Et c'est magnifiquement vrai, comme ce livre.

Milena Busquets, Ça aussi, ça passera, éd. Gallimard, 17 €.

lundi 8 juin 2015

PREMIER ROMAN : Les mystères d'Amsterdam

Premier roman et coup de maître pour la jeune britannique Jessie Burton dont Miniaturiste a affolé la critique et les lecteurs dans son pays. Et on comprend pourquoi tant cette plongée dans le riche Amsterdam du XVIIè siècle est fascinante…


Nella, 18 ans, quitte son village natal pour rejoindre à Amsterdam son nouvel époux, un riche marchand de deux fois son âge. L'accueil de sa belle-sœur est plutôt frais, celui des domestiques guère plus enthousiasmant, quant à son mari, il lui offre une réplique miniature de leur grande demeure. Un cadeau qui ne la réjouit guère et qui pourtant va changer sa vie… Tout en reconstituant de façon maniaque l'opulence de l'Amsterdam d'alors et de ses marchands, mais aussi l'extraordinairement strict puritanisme religieux qui y règne, Jessie Burton glisse dans ce qui aurait pu être un brillant roman historique une dose de fantastique qui l'ouvre sur d'autres dimensions. Car le modèle réduit de la maison et les miniatures parfaites qui peu à peu viennent l'animer semblent perogressivement mettre à jour les secrets de la famille, voire annoncer l'avenir de celle-ci… Comme si ce n'était pas assez, l'audacieuse Jessie Burton ajoute un troisième niveau à son récit, féministe celui-là, puisqu'elle y questionne l'air de rien la condition féminine, au XVII è siècle bien sûr, mais aussi aujourd'hui. Difficile de lâcher ce roman ambitieux et superbement construit, porté par des personnages complexes et à la sensibilité frémissante. Coup d'essai et coup de maître !

Jessie Burton, Miniaturiste, éd. Gallimard, 22,90 €.

mardi 2 juin 2015

ROMAN ETRANGER : La maison des secrets

Laissez-vous happer par l'intrigue du nouveau roman de l'auteure de Caresser le velours et de Du bout des doigts, la Britannique Sarah Waters. Dans une belle maison de la banlieue de Londres, en 1922, une histoire d'amour se noue et un crime est commis…

Sarah Waters aime le passé. L'Angleterre victorienne notamment l'a beaucoup inspirée. L'action de Derrière la porte se situe quelques décennies plus tard, en 1922, dans cet après Première Guerre mondiale qui a vu une partie de la population être ruinée. C'est ce qui arrive à Frances et sa mère, obligées de se passer de domestiques, et surtout contraintes de louer l'étage de leur maison à des inconnus, un jeune couple, Lilian et Leonard. La première partie de ce (volumineux) roman raconte l'apprivoisement progressif des quatre protagonistes, et la romance inattendue qui naît entre Frances et Lilian. Dans sa seconde partie, plus sombre, Derrière la porte se transforme en intrigue autour d'un cadavre dont on ne dira rien… Formidable raconteuse d'histoires, Sarah Waters est aussi une très habile styliste, dont le classicisme apparent masque d'innombrables audaces dans ses thèmes (l'homosexualité féminine en un temps où elle était invisible) comme dans son écriture et la construction de ses livres. Bourré de secrets cachés Derrière la porte, son nouveau roman vous happe dès la première page et ne vous lâche plus.

Sarah Waters, Derrière la porte, éd. Denoël, 24,90 €.