lundi 27 juillet 2015

NOUVELLES : Quelqu'un de bien

Dans ce recueil couronné par le Prix Goncourt de la nouvelle, l'écrivain-aventurier sénonais Patrice Franceschi confronte ses personnages à des choix impossibles. Et c'est très fort…

Face aux décisions les plus difficiles, on est seul. Toujours. C'est dans ce moment terrible où il trancher entre deux choix impossibles que Patrice Franceschi place les personnages des quatre nouvelles qui composent ce puissant recueil. Entre la survie de son équipage et le sacrifice de son fils adoré, le capitaine Flaherty va se déchirer. Sur un quai de gare où un train attend pour les emmener en déportation, deux résistants sont amenés à décider lesquels de leurs enfants vont avoir une chance d'en réchapper. Abandonné par sa compagnie, un jeune officier va devoir ou sauver l'honneur ou sauver sa peau… Les héros de ces quatre textes pour lesquels Patrice Franceschi a su trouver, à chaque fois, une forme littéraire particulière, essaient, chacun à leur manière, d'être "quelqu'un de bien", quitte à en souffrir, quitte à en mourir. "D’après toi, qu’est-ce qu’on peut dire de quelqu’un dans la vie ? Cinq choses seulement, à mon avis : qu’il est riche, puissant, célèbre, fort, ou… que c’est quelqu’un de bien. Et tu vois, seul ce dernier cas ne dépend que de nous. Il faut choisir…" écrit l'auteur dans une de ces nouvelles, résumant ainsi son projet. Installé à Sens depuis quelques années, Patrice Franceschi a connu et connaît encore une vie de voyages à travers le monde, d'engagements humanistes, d'aventures. Il est aussi un écrivain, un vrai, un de ceux dont les mots touchent au cœur tant il connaît les tréfonds de l'âme humaine. Un superbe recueil, justement récompensé par le Prix Goncourt de la nouvelle.

Patrice Franceschi, Première personne du singulier, éd. Points, 12 €.

NOUVELLES : Vies minuscules

Avec Incandescences, recueil de douze histoires à l'humanisme désespéré, Ron Rash s'impose comme un des grands maîtres de la nouvelle américaine, dans la lignée de Raymond Carver ou John Cheever…

De Ron Rash, on connaissait les romans, magnifiques, sombres, mélancoliques, Serena, Un pied au paradis ou Une terre d'ombre. Son art de la nouvelle, tel qu'on le découvre avec ce recueil de douze histoires, est tout aussi éblouissant. En quelques pages, il parvient à saisir l'essence d'une existence, le désenchantement de vies ratées, le moment incertain où tout bascule d'un côté ou de l'autre du destin… Si la plupart des nouvelles réunies ici se situent de nos jours mais sont infiniment marquées par le passé de leurs personnages, ce passé qui les rattrape et les hante, trois s'échappent vers un autre temps, temps de crise et de troubles, que ce soit la Grande Dépression de 1929, la guerre de Sécession ou l'immédiat après-guerre. A chaque fois, Ron Rash trouve la juste distance pour raconter ces existences minuscules marquées par le destin : un humour un peu désespéré dans Des confédérés morts, où deux pieds-nickelés s'essaient à piller des tombes ; une forme de fantastique dans L'oiseau de malheur où un homme est terrorisé par de qu'annonce un hibou perché dans un arbre ; la douce tristesse dans Etoile filante où un mari voit sa femme lui échapper depuis qu'elle a repris ses études… Tous ces êtres entrent quelques minutes à peine dans nos vies, par la grâce et la force de l'écriture de Rash, ils ne sont pas prêt d'en sortir !

Ron Rash, Incandescences, éd. du Seuil, 20 €.

vendredi 24 juillet 2015

ROMAN FRANCOPHONE : Elles deux

La publication des Désancrés marque la fin de quinze ans de silence pour son auteur, Marie-Thérèse Humbert. Entre la Louisiane et l'île imaginaire de Vésania, elle propose une vaste saga familiale se déroulant de 1918 et 1977. Un retour gagnant.

A l'autre bout de moi, son premier roman en 1979, avait valu à Marie-Thérèse Humbert le prix des lectrices de Elle. L'écrivaine, née sur l'île Maurice mais résidant en France depuis 1969, avait ensuite développé une œuvre riche et complexe, où l'identité, le double, les racines… jouent un rôle essentiel. Depuis quinze ans, silence. Et puis voilà Les Désancrés, roman foisonnant de plus de 600 pages, aux personnages multiples, aux intrigues nombreuses et brillamment imbriquées, au souffle puissant embrassant et mêlant les époques et les territoires. Deux femmes, deux héroïnes sont au centre de ce texte, Jane, riche héritière qui devient folle lorsque son mari la quitte, et Abigail, fille de la cuisinière noire devenue écrivain célèbre. Racisme, exil, construction de soi, métissage, quête, douleur de la perte, amitié, sororité… sont quelques-uns des thèmes qui s'entrecroisent ici avec une virtuosité très rare sous la plume d'une romancière au meilleur de son art, et dont toute l'œuvre mérite d'être redécouverte.

Marie-Thérèse Humbert, Les Désancrés, éd. Gallimard, 25 €.

ROMAN ETRANGER : On dirait le Sud…

Amoureux du blues et du sud des Etats-Unis, ce roman est pour vous ! Et si vous ne connaissez rien à cette musique et à cette région, ce livre vous emportera quand même !

Qui est donc ce Morris Jones dont le titre nous promet de raconter l'histoire, la légende plutôt ? Un musicien de blues qui eut son heure de gloire mais refusa de céder au sirènes du show-business, et qu'en dehors des fanatiques du genre, tout le monde a oublié. Et puis voilà qu'un beau jour, un grand magazine envoie un jeune écrivain brillant mais en panne d'écriture pour l'interviewer. Le blues et le Sud, c'est l'inconnu total pour Coltrane Washington. Mais il se prend au jeu, découvre un personnage attachant et complexe ainsi que ceux qui l'entourent : un garçon que le musicien a pris sous son aile, sa jolie belle-fille, et puis le fils du bluesman, sorti de sa vie depuis quarante ans… Construit en trois parties qui se complètent et s'assemblent à merveille, ce cinquième roman d'un auteur qu'on découvre enfin France avec ce livre, démarre avec une sorte de légèreté qui, peu à peu, se teinte de gravité et d'émotion. Tous les personnages, le vieux Morris Jones (surnommé Mojo) en tête, sont très bien campés et décrits, mais peut-être est-ce l'atmosphère et le tempo très particuliers de ce Sud mythique qui sont le mieux rendus dans ce roman, et qui nous charment d'un bout à l'autre du récit.

Ran Walker, Il était une fois Morris Jones, éd. Autrement, 18 €.

dimanche 12 juillet 2015

CLASSIQUE : Retour à Manderley

Vous croyez connaître ce classique de la littérature britannique porté à l'écran par Hitchcock ? Cette nouvelle et très belle traduction de l'inquiétant et fascinant chef-d'œuvre de Daphné du Maurier va vous obliger à y replonger. Car c'est une redécouverte. Et un énorme plaisir !

Une jeune femme un peu terne rencontre, à Monaco, un riche veuf plus âgé qu'elle. Très vite ils se marient et rentrent à Manderley, le somptueux domaine anglais de la famille de Winter. Mais derrière ces murs veille le fantôme de la première épouse, morte noyée quelques mois plus tôt, la belle et vénéneuse Rebecca… Enorme succès mondial à sa sortie en 1938, transposé à l'écran à Hollywood par Alfred Hitchcock, ce roman qui renoue avec les atmosphères de la littérature gothique du XIXè siècle est aussi une superbe histoire d'amour entre fantastique, suspense, mystère et tragédie. Porté par une écriture extrêmement cinématographique — on voit littralement les superbes jardins de Manderley, les mille recoins de la grande bâtisse, mais aussi les personnages, dont l'inquiétante Madame Danvers, la gouvernante toujours vêtue de noir…  —, Rebecca fascine de bout en bout. La précédente traduction avait "oublié" plusieurs dizaines de pages et était très datée. La nouvelle qui paraît aujourd'hui, signée Anouk Neuhoff, est une réussite indéniable, à la fois poétique,  onirique, lyrique et vibrant des mille inquiétudes de la narratrice, cette seconde Mme de Winter dont on ne connaîtra jamais le prénom. Tout est ici réuni pour qu'on ne puisse s'arracher à la lecture : c'est bien simple, Rebecca est un de ces livres qu'on n'arrive pas à reposer avant de l'avoir achevé ! Un vrai chef-d'œuvre.

Daphné du Maurier, Rebecca, éd. Albin Michel, 25 €.