dimanche 30 août 2015

ROMAN FRANÇAIS : Le monde d'hier


1922. C'est dans cette Afrique du Nord sous domination française, qu'Hedi Kaddour situe le début de son nouveau roman après les très beaux Waltenberg et Savoir vivre. Le monde est en train de changer. Mais les Prépondérants, les notables européens réunis en un club des puissants, ne s'en rendent pas encore compte…

C'est une société sclérosée aux règles strictes : la ville européenne d'un côté de la rivière, la ville autochtone de l'autre. Pas de mélange, nulle part, juste pour les uns, ces Prépondérants qui se réunissent en club, le droit de diriger dans l'intérêt de la France et leurs intérêts propres, et pour les autres, les Arabes, celui de servir et d'obéir. Mais dans ces lendemains de la Première Guerre mondiale montent les nationalismes, les revendications pour plus de justice. Ces bouleversements annoncés sont accentués par l'arrivée dans la petite ville d'un groupe d'Américains venus tourner un de ces films exotiques qui triomphent alors à Hollywood. Plus ouverts que les colons français, ils vont faire souffler un vent nouveau dans la vie de Raouf, l'un des jeunes héros de ce roman foisonnant et brillant : il partira avec eux à Paris et Berlin… C'est un livre sur la soif de liberté que ces beaux Prépondérants, un roman plein de personnages aux destins qui se croisent, plein de pistes et d'histoires, plein de traces de ce passé qui obsède Hedi Kaddour at qui forme, livre après livre, la trame de son œuvre. En dépit de l'érudition de ce texte et des multiples chemins qu'il emprunte, l'écriture reste limpide, tous les fils se nouent à merveille, et l'on se glisse avec plaisir dans cette fastueuse comédie humaine qui, sous prétexte de parler d'hier, parle directement d'aujourd'hui.

Hedi Kaddour, Les Prépondérants, éd. Gallimard, 21 €.

samedi 29 août 2015

ROMAN ETRANGER : Au cœur de la nuit

Impossible de lâcher cet imposant thriller littéraire, enquête folle sur les traces d'un réalisateur visionnaire et terrifiant. Huit ans après son formidable Physique des catastrophes, l'Américaine Marisha Pessl revient dans une forme éblouissante…

Mon premier s'appelle Stanislas Cordova, réalisateur mythique et mystérieux, démiurge qui n'a pas donné d'interviews depuis 1977, et dont les films sont tellement fascinants et horrifiants qu'ils ne sont visibles que dans des projections clandestines. Mon second se nomme Scott McGrath, jadis journaliste célébré et qui a vu sa carrière et sa vie sombrer après un faux scoop à propos de Cordova. Mon tout est une belle et jeune pianiste virtuose dont on retrouve le cadavre dans un immeuble sordide, Ashley, la fille de Cordova : elle devient l'objet d'une enquête acharnée de McGrath qui voit là l'occasion de rebondir et la possibilité de sa rédemption… Même s'il possède tous les atours du thriller, Intérieur nuit est bien plus que cela. Marisha Pessl se livre ici à une très brillante variation sur le genre et ses codes, en y ajoutant une vraie réflexion sur l'image, la création, les médias, mais aussi en s'interrogeant sur la mécanique même de la peur et des superstitions. Car il est question de magie noire dans ce livre foisonnant, et des rumeurs qui circulent sur Internet, et de l'influence des images sur nos croyances… Brillamment construit, en intégrant à son déroulé des reproductions d'articles de journaux glanés sur le web, de pages de blogs secrets (les Blackboards, les inquiétants fans de Cordova), Intérieur nuit et son intrigue pleine d'ombres et de démons nous poursuit longtemps, tout comme la sihouette diaphane d'une petite fille perdue et celle, presqe sans contours, d'un cinéaste culte ressemblant à un mélange de Dario Argento (le maître du cinéma horrifique italien) et de Stanley Kubrick. 700 pages de pur bonheur de lecture !

Marisha Pessl, Intérieur nuit, éd. Gallimard, 24,90 €.

vendredi 28 août 2015

ROMAN FRANÇAIS : Un enfant attend

Sens, un soir de 1978. Sébastien Rongier plonge dans ses souvenirs auxquels une brasserie au pied de la cathédrale sert de décor. A l'intérieur, des habitués et quelques inconnus que le romancier observe avec attention…

C'est un très court roman que signe le Sénonais Sébastien Rongier. 140 pages à peine, mais un roman habité par de nombreux personnages qui prennent de plus en plus de consistance au fil du récit, de ces quelques heures que nous sommes invités à passer avec eux, attablés quelque part dans le bar de Max, au pied de la cathédrale, au côté de cet enfant qui attend et qui observe, de cet enfant dont on comprend vite qu'il a été abandonné là alors qu'il sirotait sa menthe à l'eau, de cet enfant patient avec ses figurines pour seule compagnie alors que les conversations se nouent et se dénouent aux autres tables. Cet enfant c'est le cœur de ce 78 à la construction éclatée et à l'écriture qui se plaît à ne dévoiler que progressivement ses secrets, de même que les clients du café ne se dévoilent que peu à peu. Il y a une femme solitaire et qui lit, une jeune fille qui a choisi de dire non à celui qui s'apprête à la demander en mariage, un alcoolo au bout du zinc, un viil homme qui caresse le fantôme de son chien, quatre militants d'extrême droite qui voudraient bien recruter le patron, ce Max taiseux derrière son comptoir… Toute une humanité qui prend corps, toute une époque qui reprend vie, à la fois très marquée (les chansons au juke box, la politique…) et intemporelle, toute une mémoire qui remonte à la surface : celle de l'enfant bien sûr, celle du romancier peut-être. On a parfois le cœur serré à regarder ce garçon seul au milieu de ce monde d'adultes, on se sent impuissant face à ce qui se trame discrètement autour d'un verre… Autant de sentiments contrastés que Sébastien Rongier fait surgir avec finesse et une belle sûreté de plume.

Sébastien Rongier, 78, éd. Fayard, 15 €.

ROMAN FRANÇAIS : Retour aux Murmures

C'est un des plus beaux livres de cette rentrée : quatre ans après son beau Domaine des Murmures, Carole Martinez retourne pour La Terre qui penche dans ce même château des bords de la Loue pour y faire vivre Blanche, jeune fille morte en 1361… 

On pourrait croire au premier abord que La Terre qui penche est une sorte de suite du Domaine des Murmures. Beaucoup de choses peuvent le laisser penser : le même décor, la même période historique qu'est le moyen-âge (même si ce nouveau livre se situe deux siècles après le précédent), la même volonté de laisser la parole à des fantômes féminins, Esclarmonde hier, Blanche aujourd'hui… Dans ce nouveau roman à l'écriture et à l'univers absolument fascinants, deux voix se répondent : celle de Blanche, enfant morte à 12 ans, et celle de vieille âme, sa propre âme qui a traversé les siècles et vieilli à sa place. Carole Martinez excelle à faire entendre ces deux récits et les souvenirs qu''ils charrient. Ce que relatent Blanche et sa vieille, c'est l'histoire de cette enfant que son père voulut marier à un garçon inconnu, alors qu'elle ne rêve que de s'émanciper par l'écriture : plus que tout, elle veut pouvoir écrire son nom dans un monde où les femmes sont exclues du savoir… Fable initiatique, roman amoureux, fantaisie aux marges du fantastique, chanson de geste tout droit sortie du temps de son héroïne, La Terre qui penche est d'abord un envoûtant chant charnel et poétique. Une merveille.

Carole Martinez, La Terre qui penche, éd. Gallimard, 20 €.