mercredi 30 septembre 2015

PREMIER ROMAN : Aux racines du mal

Attention : roman choc ! Pour son premier ouvrage, le jeune français Jérémy Fel s'offre un roman très noir à l'américaine, une plongée vers les racines du mal dans la lignée de Stephen King, Joyce Carol Oates et David Lynch. Une sacrée découverte !

Les premiers romans ont, à tort, la réputation d'être forcément autobiographiques. La preuve du contraire est offerte par ce texte assez incroyable de force et de noirceur, avec lequel Jérémy Fel, scénariste et ex-libraire, fait une irruption fracassante en littérature. Car s'il y a le sujet (on va y revenir), il y a surtout la manière. Et celle-ci révèle un talent d'écrivain qui saute aux yeux et à la gorge dès les premières lignes, nourri d'une culture très maîtrisée du récit à l'américaine, et d'une poésie sombre qui crée une de ces atmosphères étouffantes dont Joyce Carol Oates est familière. Jérémy Fel est de cette trempe, et son goût de la noirceur la plus absolue ne se démentira à aucune des lignes de son roman puzzle. Car il faut un certain temps pour commencer à comprendre l'agencement de ce récit qui semble multiplier les histoires terribles, avant de trouver le lien qui les unit non pas pour le meilleur et pour le pire, mais bien simplement pour le pire… Parmi les nombreux personnages, on croise donc un jeune incendiaire de la maison familiale du Kansas ; une étudiante recluse à côté d'Annecy dans une demeure appelée Manderley ; une serveuse de l'Indiana ayant abandonné son enfant ; des adolescents disparus en région nantaise… Tous sont menacés ou menaçants, tous, aux Etats-Unis comme en Europe, doivent faire face aux loups du titre, tous nourrissent à leur manière le formidable cauchemar dans lequel nous précipite ce jeune auteur très inspiré.

Jeremy Fel, Les Loups à leur porte, éd. 20 €.

ROMAN ETRANGER : Des sorcières à Paris

Des sorcières russes dans le Paris de 1959, un policier transformé en puce et qui mène pourtant l'enquête, un publicitaire naïf travaillant pour la CIA… Pour son second livre, Toby Barlow mélange le roman d'espionnage et le fantastique, le polar et le conte, et c'est aussi inattendu que réjouissant.

Tout commence parle un cadavre empalé en plein Paris. L'inspecteur Vidot est chargé de l'affaire et se retrouve vite sur la piste d'une vieille russe étrange qui s'avère une redoutable sorcière et le transforme en puce… Cela ne décourage pas le policier qui, sautant de chien en rat, d'humain (l'amant de sa femme…) en chat, poursuit son enquête, bien décidé à retrouver les coupables. Il n'y aurait que cela, on trouverait Babayaga drôlement gonflé, d'autant que Toby Barlow recrée un Paris fifties des plus réalistes et justes comme décor de sa folle intrigue. Mais ce second roman de l'auteur du déjà étonnant Crocs (une histoire de loups-garous racontée en vers libres !) pousse plus loin le flirt entre les genres, entremêlant polar d'espionnage à la Graham Greene (on est en pleine Guerre froide) et folklore russe, fantaisie à la Harry Potter et humour à la Ratatouille. On va donc de surprise en surprise au fil des courts chapitres, rencontrant des personnages hauts en couleurs et situations aussi inquiétantes que fantasques. Publicitaire à succès le jour et auteur ambitieux la nuit, l'Américain Toby Barlow a l'art de nous faire tourner les pages avec frénésie.

Toby Barlow, Babayaga, éd. Grasset, 23 €.

vendredi 18 septembre 2015

ROMAN FRANÇAIS : La légende du siècle

Après Théo et Vincent Van Gogh (C'était mon frère) il y a quelques années, c'est à un autre génie, Victor Hugo, que s'intéresse Judith Perrignon dans ce roman ambitieux qui saisit le poète au moment de sa mort…

Il va mourir. Il est mort. 22 mai 1885, la légende du siècle, le grand écrivain, le penseur, la conscience de la nation n'est plus. Et c'est tout un pays qui le pleure. C'est à cela que s'est intéressée Judith Perrignon dans ce roman tout à fait singulier : pas tant à Hugo lui-même ou à sa disparition qu'à ce qu'elle provoque dans toutes les couches de la société, des proches de l'auteur des Misérables jusqu'aux ouvriers, de la classe politique qui tente de déterminer s'il faut ou non le faire entrer au Panthéon jusqu'au milieu littéraire, de la police qui s'inquiète des débordements lors d'obsèques qui s'annoncent grandioses jusqu'au peuple de Paris bouleversé par cette nouvelle… Judith Perrignon alterne ces multiples personnes, leurs pensées, leurs interrogations, leur regard sur Hugo, établissant de fait un formidable portrait de la société française d'alors, dans sa diversité : une diversité qui se retrouve pourtant dans la célébration de celui qui vient de mourir. Si elle ne privilégie aucun des multiples personnages — tous réels — de son roman, l'auteure laisse pourtant poindre une certaine tendresse pour Lockroy, le gendre si mal-aimé du poète qu'il admire tant et dont il organisera les funérailles… Le texte est incroyablement riche, porté par une impressionnante documentation dont le poids ne se fait jamais sentir dans ce roman ambitieux à la construction très rapide et au style lyrique et inspiré.

Judith Perrignon, Victor Hugo vient de mourir, éd. L'Iconoclaste, 18 €.