lundi 19 décembre 2016

GUIDE : A nous deux, Paris !

C'est à un drôle de tour de Paris que nous invite François Busnel dans cet épatant guide de voyage pas comme les autres : au fil des librairies et des lieux littéraires !

Les livres sur Paris fourmillent, tant la capitale inspire les écrivains. Les guides thématiques de Paris sont innombrables, tant les balades y sont légion. Mais il n'y avait pas encore de guide littéraire de la Ville Lumière ! Une lacune désormais comblée grâce à l'animateur de La Grande Librairie qui se révèle à la fois amoureux fou des livres (on s'en doutait un peu) et amateur très éclairé de Paris. Il nous offre ici un délicieux guide de voyage à travers les vingt arrondissements explorés sous un angle très original : leurs meilleures librairies, leurs maisons d'écrivains, leurs rues hantées par des personnages littéraires, leurs bibliothèques riches en trésors, leurs bouquinistes où fouiner pour dé nicher des merveilles, leurs cafés où il fait bon feuilleter un bouquin en sirotant un verre de vin, leurs jardins où s'installer sur un banc pour y lire son dernier achat… Car s'il est érudit et curieux, le guide du Paris littéraire de François Busnel est tout sauf purement intellectuel. Bien au contraire ! Pour lui, les plaisirs de l'esprit et ceux des sens vont de pair, et les bonne adresses sont de toute sorte. Gorgé d'informations et d'anecdotes, ce livre réjouissant qui ressemble comme deux gouttes d'eau à un guide de voyage (et c'en est un !) est aussi nourri de notations très personnelles de l'auteur sur son rapport aux livres et aux lieux. Avec ce guide en poche, vous aurez une autre raison d'aimer flâner dans Paris !

François Busnel, Mon Paris littéraire, éd. Flammarion, 19,90 €.

ALBUM JEUNESSE : Un conte merveilleux


Rebecca Dautremer aime jouer avec les contes. Après le Petit Poucet ou Alice au pays des merveilles, c'est La Belle au bois dormant qu'elle revisite et réinvente ici. Et sous sa plume légère et poétique, c'est comme un rêve. A partager à partir de 5 ans.

Cela fait vingt ans déjà que l'on est sous le charme de l'art délicat et subtil de Rebecca Dautremer, l'une de ces rares illustratrices dont on classe les ouvrages en rayon jeunesse tout en sachant très bien qu'ils séduisent autant les adultes que les enfants. Nul doute que ce sera encore le cas avec ce merveilleux Bois dormait dans lequel on retrouve tout l'univers graphique si particulier de l'auteure de Princesses oubliées ou inconnues, peut-être son livre le plus célèbre. Ici, un prince et son compagnon de route cheminent dans une forêt puis aux abords d'une ville dont tous les habitants, humains comme animaux, sont plongés dans un profond sommeil qui dure depuis cent ans ! Rebecca Dautremer transforme donc le fameux conte de Perrault et le nourrit d'interrogations sur la nature de ce sommeil (est-de un sort ? est-ce la mort ? est-ce un songe ?…), mais aussi sur celle de leur éventuel réveil. Porté par un dessin tout en mélancolie et en douceur, Le Bois dormait est une invitation au rêve, une pure splendeur dont on contemple longuement les planches qui n'en finissent pas de révéler leurs détails. Un chef-d'œuvre du genre ? Sans aucun doute. A apprécier quel que soit son âge.

Rebecca Dautremer, Le Bois dormait, éd. Sarbacane, 18 €.

lundi 12 décembre 2016

BEAU LIVRE : Démons et merveilles

Cinq cents ans après sa mort, Jerome Bosch demeure l’un des peintres les plus fascinants de tous les temps. Ce livre-objet au format géant déploie avec faste son art du détail à travers ses fameux triptyques…

C’est un monde empli de démons et de merveilles, de monstres, de dragons, de diables, de manants… Depuis cinq siècles, la peinture de Jerome Bosch ne cesse de fasciner par son art minutieux du grotesque, sa manière aussi hallucinée qu’hallucinante de représenter les hommes tiraillés entre le Bien et le Mal, son imagination foisonnante à créer des créatures fantastiques… Ce livre-objet superbe permet d’appréhender la part la plus monumentale de l’œuvre si fourmillante de Bosch : ses triptyques. Cinq d’entre eux, les plus fameux ("Le jardin des délices" ; "Le dernier jugement" ;" La tentation de Saint Antoine" ; "L'adoration des mages" et "Le chariot de foin”) sont reproduits ici et se déploient en se dépliant dans toute leur magnificence, révélant les innombrables détails qui les composent. Et c’est une manière fascinante de s’immerger dans cet univers chaotique, inquiétant et somptueux. Pourtant ce livre ne se contente pas de cet aspect spectaculaire puisque ces images géantes sont accompagnées d’un texte très dense et très précis de Guillaume Cassegrain, professeur d’histoire de l’art qui maîtrise son sujet et analyse et décortique les innombrables symboles et images qui fourmillent dans ces tableaux. De la très belle ouvrage !

Guillaume Cassegrain, Les Triptyques de Jerome Bosch, éd. Chêne, 45 €.

ALBUM JEUNESSE : La magie des animaux

Illuminature est un merveilleux album pour découvrir de façon ludique, et presque magique, la faune et la flore à travers un jeu de superpositions de couleurs. C’est très beau, fascinant et drôlement pédagogique. A partir de 6 ans.

Il ne faut pas se fier aux apparences avec ce grand album saturé de couleurs. Car sa vraie richesse ne se dévoile pas au premier coup d’œil : elle apparaît presque par magie en se servant des trois filtres rouge, bleu et vert insérés dans l’ouvrage. Et là, ce sont trois livres en un qui se révèlent, trois livres que le dessin de Carnovsky a savamment imbriqués et qui, tout à coup, se détachent. En rouge, apparaissent les animaux diurnes. En bleu, les animaux nocturnes. Et en vert, la flore et la végétation (voir l'exemple ci-dessous). Découpé en une dizaine de régions du monde (de la forêt du Congo au bush australien en passant par la vallée du Gange),
Illuminature n’est pas seulement un livre esthétiquement merveilleux, c’est aussi une vraie source de connaissances, chaque section s’ouvrant sur une double page bourrée d’informations sur la très riche faune illustrée ainsi que sur leur habitat et leurs modes de vie. Quand la beauté s’allie à l’intelligence ! A découvrir à partir de 6 ans.

Rachel Williams, Carnovsky, Illuminature, éd. Milan, 25 €.


mardi 29 novembre 2016

ROMAN FRANÇAIS : Les tueuses

Un matin d’août 1969, la Californie se réveille et découvre le meurtre terrifiant et sauvage de l’actrice Sharon Tate et de quatre autres personnes. Simon Liberati est parti sur les traces de ce crime qui a marqué la fin du Summer of Love et en a tiré un roman étourdissant.

Simon Liberati aime les portraits de femmes. Il aime aussi plonger dans le passé. Et il sait comme personne raconter les destins fracassés. C’est ce qu’il avait si bien réussi avec Jayne Mansfield 1967 (prix Fémina 2011) et Eva, l’an dernier, dans lequel il mettait en scène son épouse, Eva Ionesco, devenue célèbre presque malgré elle en raison des photos érotiques prises par sa mère lorsqu’elle était pré-adolescente dans les années 1970. California girls est dans cette lignée, convoquant cette époque folle entre fin des sixties et début des seventies, ressuscitant une star juste avant sa mort, et se penchant sur des vies de filles, paumées, brisées, sous influence, trois adolescentes droguées qu’un gourou a transformé en tueuses sans pitié. Car ce sont bien elles, ces gamines perdues fascinées par Charles Manson, qui sont au centre de ce roman, trois filles crasseuses, droguées, fanatisées qui massacrent dans une longue scène insensée l’actrice, enceinte de huit mois, et ses invités, avant d’utiliser son sang pour écrire le mot PIG… Liberati les saisit quelques heures avant ce déchaînement et les abandonne quelques heures après, concentrant son attention sur ce moment où tout bascule et tout se cristallise dans l’horreur. Et c’est peu dire que c’est fascinant. Parce qu’on y croise des noms ultra-connus bien sûr : Sharon Tate et son mari Roman Polanski, mais aussi Charles Manson, ce minuscule musicien raté (il mesure 1,54m) devenu chef d’une meute de zombies qu’il appelle la Famille. Parce qu’y revit une époque, celle du flower power, des Beach Boys et des Beatles, et de sa liberté ici dégénérée. Parce qu’il y a ces filles surtout, Susan, Patricia et Linda, immatures, immorales, sales, subjuguées, sexuellement abusées, “fières de leur mauvaise réputation comme des couronnes de fleurs perlées qu'elles volaient dans les cimetières” et qui tuent avec volupté. Le réalisme de l’écriture est parfois insoutenable, et c’est bien la force incroyable de ce roman que de ne jamais détourner les yeux pour tenter d’appréhender le chaos. Un livre puissant.

Simon Liberati, California girls, éd. Grasset, 20 €.

lundi 31 octobre 2016

RECIT : Eloge du “vivre ensemble”

On connaissait le parolier et chanteur, voici l’écrivain qui s’avance. Magyd Cherfi, l’homme de Zebda tombe le masque avec un récit autobiographique ciselé et percutant…

On parle beaucoup, depuis sa parution en août, du sujet de Ma part de Gaulois, et de sa résonance dans la société actuelle. Mais ce qu’il faut d’abord souligner face à ce récit de la jeunesse d’un jeune beur des quartiers de Toulouse à l’aube des années 1980, c’est sa dimension littéraire. Car si Magyd Cherfi raconte là sa désillusion face à l’échec de la France dans l’intégration de ses minorités, il le fait à la manière d’un cri d’amour à la langue française. Car elle pétille ici, elle claque, elle virevolte, elle glisse malicieusement d’un registre à l’autre, de l’argot au classicisme, prouvant à chaque page que Cherfi est un écrivain, et pas qu’un peu. C’est d’ailleurs aussi ce qu’a voulu signifier l’Académie Goncourt en mettant son livre sur sa première liste. Ma Part de Gaulois est donc bien plus qu’un simple témoignage, qu’un simple récit, qu’une simple résurrection d’un temps où les banlieues pensaient que l’avenir et la société française leur ouvraient les bras. 1981. Le petit Magyd s’apprête à passer le bac, il est le premier de sa rue à Toulouse, et c’est un sacré espoir parmi ces autres gamins qui n’ont pas comme lui l’amour de la langue et de la culture, et qui se moquent de ce garçon qui préfère ses livres au foot. 1981, Mitterrand s’apprête à entrer à l’Elysée, et c’est un autre espoir. Il y a de la tendresse dans ce que raconte Cherfi, de la poésie, de l’humour, de la gouaille, de la tristesse aussi, et même de la colère, face à ce pays qui n’a pas su faire une place à ses enfants issus de l’immigration. "L'exception française, c'est d'être français et de devoir le devenir”, écrit-il, dépité. Il n’y a pourtant aucune résignation ici, en dépit de ce qui se trame à la fois dans les urnes et dans les cités et qui semble repousser aux calendes grecques un avenir commun radieux. Le “vivre ensemble”, Magyd Cherfi veut y croire, malgré les erreurs et les échecs du passé. Son livre, vibrant, lucide, nécessaire, nous dit d’ailleurs que c’est la seule solution. 

Magyd Cherfi, Ma Part de Gaulois, éd. actes Sud, 19,80 €.

samedi 22 octobre 2016

ROMAN ETRANGER : Trois paumés en cavale

Trois ans après son extraordinaire Le Diable, tout le temps, l'Américain Donald Ray Pollock confirme ici qu'il est une des plumes les plus noires et inspirées du moment…

C'est l'histoire d'une cavale, celle de trois frères, les Jewett, en 1917. Leur père mort à la tâche les ayant laissé sans le sou, les voilà qui décident de changer de vie. Finis les harassants travaux des champs, ils se rêvent hors-la-loi et braqueurs de banques. Autant dire que ça ne va pas forcément se passer comme ils l'avaient imaginé, transformant le western qu'on attendait en road movie au fil de leurs mauvais coups plus ou moins rentables, et surtout de leurs rencontres. Pollock excelle dans l'art de dresser un portrait en trois phrases, et ce roman fourmille de personnages hauts en couleurs que vont croiser Cane, Cob et Chimney, que ce soit pour le meilleur ou pour le pire. Dans tous les cas, c'est cruellement drôle, car on découvre une nouvelle dimension du talent du romancier : son humour. Pour le reste, on retrouve tout ce qu'on avait aimé dans Le Diable, tout le temps. La noirceur. L'énergie. La façon de mettre en mots la violence. Le sens de l'action et aussi celui des espaces. Une mort qui en vaut la peine est aussi un roman de décors et d'atmosphère. A travers ces trois pieds-nickelés tentant d'échapper à leur destin en suivant l'exemple du seul guide dont ils disposent — un roman d'aventures populaire qu'ils lisent et relisent —, c'est toute une époque que l'auteur fait resurgir : la pauvreté des campagnes, la transformation des villes, le développement de la voiture, le triomphe du capitalisme industriel, la rumeur de la guerre européenne… Il n'y a pas de morale chez Pollock, et l'humanité n'y apparaît pas comme très reluisante. Pourtant, difficile de ne pas ressentir de l'empathie et de la compréhension pour ses trois paumés, plus naïfs que méchants, plus losers que tueurs. Un pur moment de bonheur.

Donald Ray Pollock, Une mort qui en vaut la peine, éd. Albin Michel, 22,90 €.

jeudi 20 octobre 2016

ROMAN FRANÇAIS : Farce noire

Une femme est morte dans l’appartement au-dessus de celui de l’héroïne. Elles venaient de participer ensemble à une fête… Babylone, le nouveau roman de Yasmina Reza prend la forme d’un vaudeville macabre…

« On est quelque part dans le paysage jusqu’au jour où on n’y est plus. » Il y a quelque chose d’inéluctable dans cette phrase, comme il y a quelque chose d’inéluctable dans le roman de Yasmina Reza. Personne ne peut aller contre le temps qui passe. Personne ne peut aller contre les blessures du passé. Personne ne peut aller contre la mort. Pour dire cela, la romancière et dramaturge mêle plusieurs registres avec la même plume acerbe et cruellement juste : le polar (une femme est tuée), le vaudeville, mais aussi l’art du portrait : ce n’est pas pour rien que Babylone est traversé de bout en bout par le fantôme d’un livre de photos, The Americans, de Robert Frank. Et à chaque fois, elle fait mouche, trouvant toujours la faille, le petit grain de sable qui détraque la machine, saisissant le détail pour donner à voir l’ensemble. C’est, depuis toujours, la signature de son œuvre, qu’elle soit romanesque sur les planches, depuis Conversations après un enterrement en 1989. Ici, elle met ce brio au service d’un vaudeville macabre, histoire de voisinage qui tourne mal. Invités par Elisabeth, leur voisine du dessous, à participer à sa fête du printemps, Jean-Lino et son épouse, Lydie (défense acharnée de la cause animale, cela n’est pas sans importance), sont à peine rentrés chez eux après la soirée que la sonnette retentit chez Elisabeth. Jean-Lino lui apprend qu’il vient de tuer son épouse… Quelque chose a déraillé et il n’est plus possible de revenir en arrière. De même, quelque chose a déraillé dans la vie de la sexagénaire Elisabeth : où est passée la jeune femme coquette qu’elle était ? Elle se sent en xil de son enfance. Comme Jean-Lino, en exil de son passé et de ses origines. Derrière ses allures de farce noire, Babylone se révèle en tragédie de la perte et de la solitude. Et c’est formidable.

Yasmina Reza, Babylone, éd. Flammarion, 20 €.

jeudi 6 octobre 2016

ROMAN FRANÇAIS : Amours futures

Et si, demain, les romans étaient écrits par des robots ? Sur ce point de départ, Antoine Bello développe un roman brillant, à la fois drôle et vertigineux, intrigant et inquiétant. En un mot : formidable.

La question ne cesse de se poser au fil de la lecture, rendant celle-ci plus réjouissante et vertigineuse encore : mais qu’est-ce que je suis en train de lire ? Un roman policier ? Un exercice de pure littérature ? De la science-fiction ? Un essai sur le langage ? Une réflexion philosophique sur le monde actuel et ses dérives ? Et la réponse qui vient à la fin ne permet guère de trancher, et c’est tant mieux. Car Ada, le nouveau et très brillant nouveau roman d’Antoine Bello (l’auteur de Roman américain ou des Producteurs), est tout cela à la fois, et sans doute pas mal d’autres choses encore. Résumons : Frank Logan, un policier assez peu technophile, est chargé d’enquêter dans la Sillicon Valley sur la disparition d’Ada. Rien que de banal à priori, les adolescentes disparues faisant partie du quotidien de la police. Sauf qu’il ne s’agit pas de cela, Ada étant en fait une AI, une intelligence artificielle, en l’occurrence un programme informatique expérimental et secret destiné à écrire des romances à l’eau de rose à succès. Et si le premier manuscrit qu’elle vient d’achever n’est pas tout à fait au point (des passages scatologiques surgissent lors des scènes de tendresse, et le vocabulaire est parfois très peu approprié), ses concepteurs sont sûrs que ce n’est qu’une question de temps… L’enquête de Logan au sein de la Turing Inc prend ainsi la forme multiple d’une plongée en eaux futuristes très troubles, et Bello s’amuse à y questionner tant la science que la littérature, tant l’obsession de l’argent que les ressors des histoires d’amour. Souvent accusé d’être un intellectuel aux machineries glacées, Antoine Bello fait montre ici de beaucoup d’humour et de second degré dans la construction et l’écriture de cette histoire pleine d’imprévus dont, au final, on se demande qui en est l’auteur… 

Antoine Bello, Ada, éd. Gallimard, 21 €.

mercredi 28 septembre 2016

ROMAN ETRANGER : Le freak, c'est chic !

Roman culte aux Etats-Unis depuis 25 ans, passé inaperçu en France lors de sa première parution, Amour monstre est le fascinant et enthousiasmant portrait d'une famille de freaks. Précipitez-vous sur cette nouvelle traduction !

D'abord, il y a la narratrice, Miss Oly, une naine chauve, albinos et bossue. Ça vous paraît déjà beaucoup ? Autant dire que vous n'avez rien vu ! La famille Binewski dont vous allez découvrir l'histoire est une galerie de monstres comme on n'en a pas vu depuis Freaks, le chef-d'œuvre cinématographique de Tod Browning en 1932, qui mettait en scène un cirque de monstres. C'est à nouveau le cas ici, avec la dimension familiale en plus. Car pour relancer leur spectacle itinérant en perte de vitesse, Al et Lil ont décidé de donner naissance eux-mêmes aux futures attractions. Drogues, médicaments, radiations… tout est bon pour engendrer de futures vedettes. Et s'il y a quelques échecs, ça marche suffisamment pour leur permettre de réaliser leur rêve fou : vous voici prêts à faire la connaissance d'Aquaboy, garçon doté de nageoires, Iphy et Elli, deux siamoises musiciennes et très portées sur le sexe, Chick, cachant de sacrés dons sous son apparente normalité, et Miss oly, déjà évoquée. Spectacle, succès, jalousies, ambitions, amour, rivalités… il y a tout dans ce roman monstre qui ne cesse d'interroger ses lecteurs sur les différences entre la normalité et l'anormalité. Ce qui impressionne le plus dans Amour monstre, c'est la virtuosité de sa construction (les passerelles jetées par l'auteure entre les années 60 et les années 80), son sens des rebondissements inattendus, cette façon de malaxer les sentiments les plus intenses, et surtout cet art du portrait formidable qui nous rend si proches des personnages à priori si loin de nous. Disparue en mai, Katherine Dunn n'a écrit que trois romans, dont celui-ci, paru en 1989 aux Etats-Unis et qui a fasciné Terry Gilliam, Kurt Cobain, Tim Burton et les Red Hot Chili Peppers. Ne passez pas à côté de ce chef-d'œuvre fou et génial !

Katherine Dunn, Amour monstre, éd. Gallmeister, 24,80 €.

vendredi 23 septembre 2016

ROMAN FRANÇAIS : La fin de l'insouciance

Un café, une famille, le bonheur… Et puis la maladie des parents, un sanatorium, une petite fille courageuse… D'une écriture solaire, Valentine Goby raconte l'histoire de Mathilde dans la France des années 50. Et c'est formidable.

Dumas, Thomas Mann, Boris Vian… La tuberculose a beaucoup inspiré les écrivains. Valentine Goby ajoute sa pierre à cette bibliographie prestigieuse, modestement, mais avec un brio et une sensibilité indéniables. La façon dont la romancière aborde ici la maladie est loin du romantisme qui lui a été si longtemps associé. Sa découverte est au contraire synonyme de chute pour la famille Blanc. Fini le café de village sur lequel régnait joyeusement le père de Mathilde. Finis les amis qui s'attardent pour un bal. Fini le bonheur familial. Fini l'argent et l'innocence. Il faut payer les soins, il faut se résoudre à voir les parents installés dans un immense sanatorium situé au cœur d'une forêt, le paquebot du titre. Il faut, pour Mathilde, apprendre à se débrouiller seule, à subvenir à ses besoins et à ceux de son petit frère. Le roman de Valentine Goby passe ainsi de l'insouciance à la gravité, de même que Mathilde passe de l'enfance à l'âge adulte. Car c'est bien elle, la gamine si proche de son père, qui est au centre de ce roman, qui prend en charge le récit comme elle prend en charge sa famille disloquée, séparée, ruinée. A partir de ce beau personnage, si attachant, l'auteure raconte un moment de notre histoire, ces Trente Glorieuses qui n'étaient pas si idylliques que le souvenir qu'on en garde. Elle le fait avec une écriture lumineuse même pour dire la mise à l'écart des malades, une langue précise et fine pour décrire les hommes et les femmes qui croisent la route de son héroïne, mais aussi les sentiments de celle-ci. Deux ans après son Prix des Libraires pour Kinderzimmer, Valentine Goby confirme son talent frémissant.

Valentine Goby, Un paquebot dans les arbres, 19,80 €.

vendredi 9 septembre 2016

ROMAN FRANÇAIS : L'homme sans nom

Auteur prolifique aux talents multiples, Marcus Malte signe son chef-d'œuvre avec cette fresque majestueuse dont le héros, un garçon muet et sans nom, traverse les premières décennies du XXème siècle…

1908. Quelque part dans une région française, un garçon qui n'a pas de prénom ni de nom perd sa mère. Tout au long des 535 pages de ce roman touffu et des trente ans qu'il parcourt à grandes enjambées, il restera anonyme. D'un bout à l'autre, il sera le Garçon, un enfant sauvage qui ne parle pas et ne sait ni lire ni écrire, un jeune homme qui va se colleter aux autres hommes, mais aussi à la guerre, la grande, celle de 14, et encore aux femmes… Le tout sans un mot… C'est ce voyage formateur d'une rencontre à l'autre, de la violence à la douceur, de la solitude à la foule, que Marcus Malte raconte dans ce texte ambitieux assez singulier dans la production française. On serait bien en peine en effet de choisir un qualificatif unique pour définir Le Garçon, tant l'auteur virevolte avec aisance et virtuosité d'un genre à un autre. Roman initiatique donc, bien sûr. Mais aussi roman naturaliste. Roman de guerre. Fresque historique. Drame. Education sentimentale (et bien plus que cela)… A chaque fois, Malte fait varier son style, l'extrême crudité des scènes de la Première Guerre mondiale offrant ainsi un contraste saisissant avec l'érotisme tendre des séquence entre le garçon et Emma, la jeune mélomane à la joue balafrée dont il s'éprend. Outre ces deux amoureux, le livre propose une magnifique galerie de portraits de personnages savoureux et inoubliables : le lutteur-philosophe Brabek, Gazou le doux simplet à la liberté chevillée au corps, sans oublier l'écrivain Blaise Cendrars… Riche de mille pistes et d'une infinité d'histoires nichées au creux de l'histoire principale et de l'Histoire tout court, Le Garçon éblouit par sa maîtrise et sa puissance.

Marcus Malte, Le Garçon, éd. Zulma, 23,50 €.

mercredi 31 août 2016

ROMAN FRANÇAIS : Cruauté humaine

Huit ans après son Goncourt du premier roman pour Une éducation libertine, Jean-Baptiste Del Amo revient avec un texte à l'écriture puissante, histoire d'une famille d'éleveurs de porcs. On n'en ressort pas indemne…

C'est presque siècle que l'on reparcourt ici, un siècle de rapports entre les hommes et les bêtes, entre une famille et les porcs qu'elle élève et exploite. Cela commence modestement à la toute fin du XIXè siècle, sur une terre dure, aride, où un couple de paysans secs comme un coup de trique, se contente de deux cochons, l'un pour la reproduction et la vente, l'autre pour la nourriture, dans un pauvre cycle sans fin. Les sentiments sont absents de ce décor, et l'écriture intense de Jean-Baptiiste Del Amo fait bien sentir la violence de ces vies sans soleil. Puis le temps avance, la grande guerre arrive, les hommes meurent, les générations se succèdent, les cochons deviennent plus nombreux, une vraie exploitation, mais la vie n'est pas plus douce pour autant, les mœurs moins sauvages, l'écriture moins tétanisante. Car ce qui ressort de cette fresque, c'est bien la souffrance, celle que l'être humain inflige aux animaux, aux porcs en particulier, dans ce qui ressemble à une épopée d'un siècle technologique, industriel et impitoyable. On est souvent pris à la gorge par la sécheresse sans affect du style de Del Amo, la froideur, la dureté tant des mots que des personnages. Il est difficile d'aimer Règne animal tant rien ni personne n'y est aimable. Mais il est facile d'admirer ce roman semblable à aucun autre, qui nous renvoie tant à la part animale en chacun de nous qu'à la manière dont nous traitons nos semblables, animaux comme humains.

Jean-Baptiste Del Amo, Règne animal, éd. Gallimard, 21 €.

samedi 20 août 2016

EN POCHE : La place du mort

Dans une ferme des Pays-Bas, un quinquagénaire solitaire prend conscience d'être passé à côté de sa vie. Est-il trop tard ? Premier roman du Néerlandais Gerbrand Bakker, Là-haut tout est calme séduit par ses silences et sa poésie…

C'est un plat pays, de champs, d'eau et de ciels bas, à l'écart du monde et du temps. D'ailleurs, celui-ci semble s'y être arrêté. Dans la ferme des Van Wonderen plus qu'ailleurs. Un promeneur en canoë situera dans les années 60 ce moment où tout s'est figé. Et c'est bien vrai. En 1967, lorsqu'un accident a coûté la vie de Henk, 20 ans, celui qui devait reprendre l'exploitation familiale, celle de Helmer, son jumeau, a connu un coup d'arrêt : finies les études de lettres à Amsterdam et les rêves d'émancipation, il devra s'occuper des vaches et des brebis. Et pendant trente-sept ans, cela a recommencé, matin après matin, jour après jour, à l'identique, sous la houlette du père. Et puis ce matin-là où commence le roman, Helmer installe son père devenu grabataire à l'étage. Dans la foulée, il repeint et réagence le rez-de-chaussée, comme s'il commençait à se reprendre en main… Mais le passé le rattrapera et, qui sait ?, lui ouvrira les portes de l'avenir… Avec une remarquable économie de mots et d'effets, Gerbrand Bakker parvient à faire exister des gouffres, des déserts, des vertiges, tous ces sentiments morts qui occupent toute la place dans la vie d'Helmer. Roman taciturne, taiseux, atone en apparence mais tout en poésie diffuse, Là-haut tout est calme est une merveille qui parle des illusions enfuies, de la gémellité, du désir interdit, de l'héritage, de la séparation, de la reconstruction. C'est beau de bout en bout. Le nouveau roman de Gerbrand Bakker, Juin, vient de sortir. Nul doute qu'après la lecture de celui-ci, vous aurez envie de vous y plonger.

Gerbrand Bakker, Là haut tout est calme, éd. Folio, 7,70 €.
Gerbrand Bakker, Juin, éd. Gallimard, 22 €.

jeudi 18 août 2016

ROMAN FRANÇAIS : Fratricides

Deux combats fratricides et sanglants s'entremêlent dans ce brillant roman : celui des deux Amériques de la guerre de Sécession, et celui de deux fils qu'un père a de tout temps voulu opposer…

Il y a beaucoup de morts dans Sécessions, beaucoup d'affrontements, de combats et de sang, et bien peu d'amour. Il n'y a que des déchirures, des rivalités, des haines, des trahisons. La première, c'est celle d'Elijah, qui tue son frère après avoir couché avec sa femme et lui avoir fait un enfant. Nous sommes à Savannah en 1840, dans l'élégant Vieux Sud de la toute jeune démocratie américaine. Un autre combat fratricide viendra bientôt, plus sanglant encore — et Olivier Sebban va le raconter avec une puissance romanesque assez impressionnante : la guerre de Sécession qui, en particulier sur la question de l'esclavage, va opposer quatre ans durant (de 1861 à 1865) le Nord et le Sud des Etats-Unis. Sécessions (on notera le pluriel du titre) est un roman ample et exigeant, une véritable tragédie grecque au cœur des champs de coton. Le Sud n'est pourtant pas le seul décor de cette histoire. On y suit en effet la fuite d'Elijah loin de son père et du lieu de son crime, dans ce New York où il pense se réinventer, puis à Chicago. Le récit entremêle les époques, passe d'un personnage à l'autre, d'Elijah à Isaac notamment, son fils adultérin qu'il n'a jamais vu et qui s'engage dans l'armée sudiste, comme l'annonce d'un nouveau drame… Quatrième roman d'Olivier Sebban, Sécessions nous embarque dans sa course folle au gré d'une langue riche et violente.

Olivier Sebban, Sécessions, éd. Rivages, 20 €.

dimanche 14 août 2016

ROMAN FRANÇAIS : Retour en enfance

Goldorak, Musclor, Dorothée, GI Joe, Donkey Kong, Olive et Tom… Les héros des enfants des années 80 reprennent vie dans ce roman savoureux où nostalgie, polar et fantastique font bon ménage…

Olivier Bonnard ne s'en cache pas : l'inspiration de Collector, c'est un film du milieu des années 1980 devenu culte, Retour vers le futur, dans lequel un adolescent faisait un voyage dans le temps jusqu'en 1955, moment de la rencontre de ses parents, avant de repartir pour le futur… Autant dire que son roman pourrait s'intituler ainsi. La différence, c'est que 1985 n'est plus l'année de départ de son héros, Thomas, mais le point d'arrivée de sa drôle d'équipée. Tom, fringant trentenaire, ne s'est en effet jamais remis de cette année 1985, celle de ses 11 ans, où il se gavait des dessins animés japonais diffusés dans le Club Dorothée. Il en connaît encore tous les génériques et a même développé un coûteux goût pour la collection des jouets le renvoyant à ce temps béni. Jusqu'au jour où un robot issu d'un obscur programme va tout bouleverser, le lançant dans une enquête quasi policière pour trouver les deux autres figurines qui, assemblées, pourraient lui permettre un retour à l'année bénie de sa jeunesse… Voilà un roman qui pourrait ne fonctionner que sur le double registre de la nostalgie et de l'humour, ce qui ne serait déjà pas si mal : Collector est d'ailleurs de ces deux points de vue-là assez imparable et réjouira celles et ceux qui ont connu les eighties. Mais la vraie réussite d'Olivier Bonnard est peut-être d'avoir su montrer avec finesse à quel point les souvenirs d'enfance sont bien souvent des fables au rose un peu trop prononcé…

Olivier Bonnard, Collector, éd. Actes Sud, 21,80 €.

mercredi 3 août 2016

ROMAN FRANÇAIS : Histoire de tempêtes


Fan de littérature américaine, le Français Lionel Salaün réussit un formidable roman américain sur fond de Grande Dépression, de prohibition, de ville fantôme et de vengeance familiale…

Oklahoma, avril 1935, une petite ville au milieu de nulle part, presque plus personne pour affronter la rudesse des saisons à part un obstiné, Samuel Wilson, un homme aussi dur que l'époque et qui s'acharne à cultiver le tabac sur cette terre aride. Et puis ce matin-là, une belle voiture apparaît. A son volant, un homme élégant, incongru dans ce décor. On pourrait croire que c'est un étranger égaré, il n'en est rien, c'est Dickie, le fils de Samuel, qui revient après quinze ans d'absence, fortune faite, dans cette ferme qu'il a fuie pour échapper à la misère et à ce père violent. Le face à face commence… Découvert en 2010 avec Le Retour de Jim Lamarr, un roman multirécompensé qui se déroulait déjà aux Etats-Unis, aux lendemains de la guerre du Vietnam, Lionel Salaün confirme avec cette Terre des Wilson son goût pour l'Amérique et sa littérature. Il n'est en effet pas difficile de déceler les influences qui nourrissent son œuvre, et en particulier ce dernier livre, tendu et plein de fureur, entre Faulkner et Steinbeck. Salaün, ici, raconte une histoire de tempêtes qui se lèvent et déferlent, n'épargnant rien sur leur passage, que ce soit la tempête de la vengeance entre le père et le fils, ou celle, connue sous le nom de Black Sunday, qui, le 14 avril 1935, alors que cette histoire approche de sa fin, s'abat sur la région… Il faut un sacré talent pour faire tenir tant de choses en si peu de pages. Lionel Salaün n'en manque pas puisqu'il parvient à recréer brillamment une époque de crise économique terrible où règne le trafic d'alcool, à parler de famille et d'amour, à donner à sentir une atmosphère étouffante dans des décors aux espaces immenses et oppressants… Une tragédie puissante.

Lionel Salaün, La Terre des Wilson, éd. Liana Levi, 17,50 €.

mardi 28 juin 2016

ROMAN ETRANGER : Le monde selon Irving

Nouveau roman d'un des derniers géants de la littérature américaine, le foisonnant Avenue des Mystères a tout pour séduire les fans de l'auteur du Monde selon Garp, mais aussi tous ceux qui ne connaissent pas encore son univers délicieusement baroque…

C'est toujours un challenge de prétendre résumer les romans de John Irving, tant les intrigues s'y multiplient presque à l'infini, tant les personnages y grouillent, tant les rebondissements et les surprises y sont incessants. Pour Avenue des Mystères, on dira, pour faire simple, que c'est l'histoire de Juan Diego Guerrero, écrivain américain quinquagénaire accro au Viagra et aux bêtabloquants qui, lors d'un turbulent voyage aux Philippines, voit remonter les souvenirs de son enfance dans un  bidonville mexicain aux abords d'une décharge gigantesque… Une fois qu'on a dit cela, on n'a pas révélé grand-chose de ce qui se passe dans ce texte où il est aussi question de la sœur du héros (extralucide) et de sa mère (femme de ménage), d'un travesti flamboyant, de religion, de cirque et de mille autres choses encore. L'art incroyable de John Irving c'est de gérer de main de maître ce flux narratif et d'entraîner son lecteur dans toutes ses folies et toutes ses obsessions, car de livre en livre, on en retrouve un certain nombre (les ours, les écrivains, la mère, la différence sexuelle, etc.). Il n'y a pourtant rien de pesant dans ces gros romans (le dernier fait 500 pages !) tant Irving manie à merveille l'humour pour dire des choses parfois très graves, comme ici. Son principal talent pourtant, c'est peut-être celui de nous rendre si familiers et si attachants des personnages aussi improbables et éloignés de nous. Un vrai régal !

John Irving, Avenue des Mystères, éd. Seuil, 22 €.

mercredi 22 juin 2016

ROMAN ETRANGER : Un monde englouti

Il aura fallu trente-cinq ans pour découvrir ce roman magnifique. Une ample saga familiale qui traverse la première moitié du XXè siècle dans une Allemagne chahutée par l'Histoire…

1903. Lorsqu'on rencontre les Wertheim, riche famille industrielle juive de Francfort, l'Allemagne est encore un puissant empire. Bientôt, la Première Guerre mondiale, la défaite, les troubles politiques, la crise économique et sociale vont jeter le pays dans les bras des nazis : persécutions antisémites, violences, guerre, destructions… Lorsque le gros livre de Silvia Tennenbaum se referme, en 1945, l'Allemagne n'est plus qu'un champ de ruines… Cette grande Histoire, tragique, forme le décor, la toile de fond essentielle de ces Rues d'hier, saga familiale foisonnante qui n'est pas sans rappeler les fresques de ce temps-là, signées Thomas Mann (Les Buddenbrooks), Alfred Döblin (Berlin Alexanderplatz), sans faire non plus penser à cette chronique d'un monde qui s'écroule racontée par Stefan Zweig dans ce Monde d'hier dont le titre résonne en écho avec celui de ce roman. Avec les Wertheim, Silvia Tennenbaum nous fait rencontrer, sur quatre générations, les membres d'une famille qui se croit intégrée et qui va se heurter à la violence des temps. Outre le patriarche, on fait connaissance de ses descendants, bourgeois ou artistes, fils modèles ou rebelles, restant en Allemagne ou partant ailleurs tenter leur chance, condamnés à mort par la tyrannie hitlérienne ou survivants déboussolés… La romancière tisse avecbeacoup de précision ces destins qu'elle sait nous rendre proches. On se demande, en le lisant, comment et pourquoi ce livre magnifique a mis trente-cinq ans à nous parvenir : c'est en effet en 1981 qu'il est paru aux Etats-Unis, ce pays où la petite Silvia Tennenbaum s'est installée à l'âge de 10 ans, en 1938, et qu'elle n'a jamais quitté. C'est une des étrangetés des Rues d'hier : ces Rues d'hier si allemandes ont été écrites en anglais ! N'hésitez pas à les arpenter !

Silvia Tennenbaum, Les rues d'hier, éd. Gallimard, 24,50 €.

lundi 13 juin 2016

ROMAN FRANCOPHONE : L'exil au cœur

Six ans après son prix RTL-Lire pour le magnifique , Kim Thuy revient dans son nouveau roman sur le thème de l'exil et des racines. Une nouvelle merveille.

Quand on entend le titre du nouveau roman de Kim Thuy, on entend "vie". Et puis on lit, et c'est de "Vi" qu'il s'agit. Vi comme minuscule en vietnamien. Et vie comme immense. Vi, c'est le prénom de l'héroïne de ce court livre, et la vie que l'on découvre, c'est la sienne, celle d'une petite fille née au Vietnam, pays qu'elle a fui avec sa mère pendant la guerre pour venir s'installer au Québec. Cette histoire d'une enfant des boat people, la sienne en grande partie, Kim Thuy l'a déjà racontée dans , son premier roman qui connut un beau succès en 2010. Ici, on suit Vi adolescente, étudiante à Montréal puis adulte, confrontée à la fois au mode de vie de sa culture d'adoption et à celle de ses origines, obligée d'apprendre peu à peu à se connaître, ou plutôt à se reconnaître dans ce grand écart. C'est grâce à l'amour pour Vincent, un Français travaillant au Vietnam, qu'elle parviendra à faire le chemin. Entre eux, on peut parler de coup de foudre même si la notion n'existe pas en vietnamien où l'on utilise cette si poétique formule pour le signifier : "Mon âme a été volée"… En brefs chapitres servis par son écriture douce et sensuelle, par petites touches et notations minuscules, Kim Thuy nous fait partager les rencontres, les déplacements et les évolutions de Vi. C'est donc bien l'exil qui se retrouve à nouveau au cœur de ce livre, l'exil et ses déchirements, l'exil et sa reconstruction, l'exil et l'envie de retrouver ses racines. On appréhende tout cela, très subtilement distillé, dans ce beau texte apaisé. 

Kim Thuy, Vi, éd. Liana levi, 14,50 €.

mercredi 1 juin 2016

ROMAN ETRANGER : Les secrets et la transparence

Quinze ans après ses prodigieuses Corrections, Jonathan Franzen confirme qu'il est bien l'un des très grands romanciers américains d'aujourd'hui. Foisonnant et addictif, Purity est le portrait d'une jeune femme en quête d'identité et à la recherche de son père…

Il ne faut pas voir Purity comme un gros roman effrayant, mais bien comme un long et passionnant feuilleton. Car les 750 pages de ce roman défilent à toute allure, multipliant intrigues et personnages, rebondissements et histoires secondaires, comme dans les meilleures séries dont on dévore tous les épisodes par un dimanche de pluie, parce qu'on veut savoir, parce que les héros nous sont devenus, instantanément, proches, parce que ce genre est addictif. Il y aura d'ailleurs prochainement une série adaptée de Purity, et ce n'est pas un hasard. Se risquer à résumer l'intrigue, c'est à coup sûr réduire la richesse du matériau que déploie avec brio Franzen. Et s'il faut tenter vraiment, disons qu'il s'agit de l'histoire de Purity, jeune américaine surnommée Pip, accablée par un très lourd prêt étudiant et par une mère un peu folle, qui se lance à la recherche de son père, quête identitaire qui la mènera en Amérique du Sud et conduira aussi le lecteur en Allemagne de l'Est. On a dit ça, on n'a rien dit, car Purity parle aussi des lanceurs d'alerte sur Internet, de la paranoïa, du mensonge, de l'éducation des enfants, du journalisme d'investigation, du poids du passé, du désir… C'est tout un monde que développe Franzen et que croise Purity au fil de ses rencontres, et tandis que le romancier noue les multiples fils de ses intrigues pour nous prendre dans ses filets, on comprend peu à peu que le grand sujet de ce livre foisonnant, ce sont les secrets. Ceux des uns et ceux des autres, ceux des individus et ceux des sociétés, ceux que l'on cache et ceux que l'on ne s'avoue même pas à soi-même, ceux qu'il faut révéler et ceux qui pourraient être dangereux… Mine de rien, Jonathan Franzen raconte là notre époque obsédée par une transparence idéalisée et forcément (heureusement ?) impossible… Un grand livre.

Jonathan Franzen, Purity, éd. de l'Olivier, 24,50 €.

jeudi 26 mai 2016

ROMAN ETRANGER : Les pommes de la discorde

Après La Jeune Fille à la perle et La Dernière Fugitive, Tracy Chevalier signe un roman dans lequel la reconstitution historique la plus précise sert de cadre à un drame familial, avec des arbres, des pommes et des secrets en guise de personnages secondaires. Magnifique.

Ils ne sont pas si nombreux les romanciers qui savent nous faire ressentir une époque sans nous noyer sous le poids de leur documentation et de leur érudition. L'Américaine Tracy Chevalier est de ceux-là, elle qui sait à merveille raconter les détails du quotidien d'hier. Dans ce nouveau roman, l'hier en question se situe au milieu du XIXè siècle, et le quotidien est celui d'une famille de cultivateurs pauvres qui choisit de tenter sa chance dans lesBlack Swamps, une région marécageuse de l'Ohio où, pour devenir propriétaire d'un terrain, il suffit de faire pousser cinquante pommiers. Sauf que ni la mauvaise terre ni les épouvantables conditions météo ne sont propices à cette activité. James, le père, passionné par ses arbres et leurs fruits, s'y échine pourtant, s'y épuise, s'y détruit, tandis que Sadie, la mère, déteste cette vie, plonge dans l'eau de vie et fait preuve d'une incroyable férocité envers ses enfants survivants : il faut dire que les Black Swamps lui ont pris deux enfants… La première partie du livre relate cette tension qui ne cesse de monter, cette violence, cette dureté. Le livre bascule ensuite quinze ans plus tard, en s'attachant aux pas de Robert, l'un des enfants, celui qui a fui l'enfer familial, et qui a entrepris de vivre sa passion pour les arbres (son lien avec son père) aux côté d'un célèbre botaniste. Celui-ci exporte des séquoïas chez les riches anglais, une histoire vraie que la romancière ressuscite, faisant revivre un pan oublié de la conquête de l'Ouest américaine. Le passé familial de Robert et la tragédie qui a précipité sa fuite vont peu à peu resurgir dans son parcours par l'entremise de sa sœur, Martha… Les deux parties du livre, peu à peu, se répondent et se complètent, confirmant l'incroyable talent de narratrice de l'auteure de La Jeune Fille à la perle. On se laisse avec plaisir emporter par ces personnages complexes et attachants.

Tracy Chevalier, A l'orée des vergers, éd. Quai Voltaire, 22,50 €.

mercredi 18 mai 2016

ROMAN ETRANGER : Au cœur du bayou

La Louisiane, décidément, est un sacré décor de roman ! Et ses catastrophes (ouragan ou marée noire) de formidables déclencheurs de récit. Quant à ses habitants, ce sont d'incroyables personnages. La preuve avec ce premier roman saisissant.

On ne sait s'il faut rire ou pleurer en lisant ces Maraudeurs qui révèlent l'impressionnant talent de Tom Cooper. Les deux sûrement, tant le jeune romancier joue sur les deux registres (et quelques autres en prime), maniant un humour caustique et ravageur pour mieux raconter une sorte de tragédie collective : celle d'un Etat, la Louisiane, ravagée coup sur coup par l'ouragan Katrina puis par la marée noire BP, et celle de ses habitants largement livrés à eux-mêmes dans cette grande débandade. C'est une croquignolesque galerie d'entre eux que l'on rencontre dans Les Maraudeurs : deux inquiétants jumeaux qui cultivent la meilleure marijuana du coin, bien planqués au cœur du bayou ; un pirate à crochet persuadé qu'il va tomber sur un trésor ; des pêcheurs de crevettes qui ramassent plus de galettes de mazout que de crustacés ; des losers ; des escrocs minables ; des psychopathes ; des accros aux analgésiques… Et au milieu de tout ça, un représentant du pétrolier BP qui les visite les uns après les autres pour leur proposer (un peu) d'argent afin qu'ils retirent leurs plaintes… En dépit de leurs excès en tout genre, en dépit de leur violence, en dépit de la verve cynique avec laquelle l'auteur les décrit, difficile de rejeter en bloc cette petite communauté humaine engluée dans une crise sans fin, et à l'avenir désespérément bouché. C'est toute la réussite de ce coup d'essai magistral que de marier une langue haute en couleurs et une réalité très sombre.

Tom Cooper, Les Maraudeurs, éd. Albin Michel, 22 €.

samedi 14 mai 2016

POLAR : L'envers du paradis

Un île paradisiaque, des filles sublimes, un monde glamour… Le premier roman de Marius Faber pourrait être un rêve, mais est en réalité un cauchemar puisque l'île est le cadre de trafics humains sordides, que les filles disparaissent et que le glamour n'est qu'une apparence…

La première réussite de ce premier roman, c'est de parvenir, d'un bout à l'autre, à maintenir une vraie tension en multipliant les rebondissements dans la quête de la vérité qui entraîne son héros. La seconde qualité de Cavale pour Leïa, c'est la manière dont Marius Faber marie le sens de l'action et celui de l'humour. Et la troisième, c'est d'avoir su créer un personnage principal extrêmement attachant dans sa détresse et sa rage. Bref, Cavale pour Leïa — en dépit de quelques longueurs et redites (mais n'est-ce pas inévitable sur 500 pages ?) — est un polar qu'on a bien du mal à lâcher même pour quelques heures : car ça va vite, et ça ne cesse de monter en puissance. L'histoire, c'est celle de Pierre, photographe de mode, qui, alors qu'il séjournait sur l'île de Saint-Martin, dans les Antilles, voit disparaître sa fiancée, la belle Leïa. L'enquête ne donne rien, et les mois passent. Un an plus tard, alors qu'il est rentré en France, il apprend qu'une autre somptueuse jeune femme a disparu dans l'île. Il fait vite le lien, d'autant que son ami et employeur — qui s'occupait aussi de l'agence de mannequins pour laquelle travaillait la disparue — est sauvagement tué. Pierre, soupçonné par la police, fuit Paris pour Saint-Martin, où seul, il va reprendre la traque et découvrir les dessous pas très reluisants de ce paradis tropical… Il y a des flics véreux, des restaurateurs s'occupant de traite des femmes, des salauds de tout poil… Et c'est loin d'être tout, tant le roman foisonne de situations, de personnages et d'atmosphères dont il révèle la face sombre. Tout un univers interlope et inquiétant auquel Marius Faber donne vie avec brio.

Marius Faber, Cavale pour Leïa, éd. du Toucan, 20 €.

vendredi 29 avril 2016

ROMAN ETRANGER : Plaisirs d'amour…

Soie, Novecento, Mr Gwyn… L'Italien Alessandro Baricco s'est imposé de roman en pièce de théâtre comme l'un des auteurs favoris des lecteurs ces dernières années.  Séduisant, sensuel et très libre, La Jeune Epouse confirme cette place à part…

Elle n'a pas de nom. Pour parler de la future mariée qui donne son titre à son nouveau roman, Alessandro Baricco dit simplement La Jeune Epouse. A 18 ans, en cette fin de XIXè siècle, elle débarque d'Argentine pour rejoindre son promis en Italie. Mais il n'est pas là, en voyage en Angleterre, et tout le monde, dans sa drôle de future belle-famille  est surpris de la voir débarquer, le mariage arrangé ayant visiblement été oublié. La Jeune Epouse se coule pourtant dans les étranges habitudes de la grande maison, et devient l'objet de tous les désirs… Si le plaisir et la sensualité sont de toutes les pages de ce roman, ce n'est jamais sur un mode licencieux et encore moins vulgaire. Bien au contraire, ce récit initiatique libertin est de bout en bout terriblement élégant, tant dans le style que dans la construction. Peu à peu, en développant en parallèle à son intrigue une réflexion sur l'art d'écrire, la réalité de ce roman surprenant se dévoile, et c'est assez jouissif. Baricco confirme son talent assez hors du commun à inventer des histoires insolites et à les peupler de personnages savoureux — tous ici sont dotés d'une caractéristique très singulière. Il démontre aussi sa virtuosité à n'être jamais là où on l'attend et à explorer à chaque livre de nouvelles contrées romanesques. Car sous ses allures frivoles, La Jeune Epouse est un roman profond sur la création et l'amour, gorgé d'innombrables références littéraires. Un vrai bonheur.

Alessandro Baricco, La Jeune Epouse, éd. Gallimard, 19,50 €.

dimanche 17 avril 2016

ROMAN FRANÇAIS : Enquête sur l'auteur inconnu

Deux ans après le triomphe public et critique de Charlotte (Prix Renaudot et Goncourt des Lycéens), David Foenkinos renoue avec sa veine légère et nous entraîne dans une délicieuse enquête entre Bretagne et milieux littéraires…

C'est à Crozon, presqu'île bretonne qui est presque un bout du monde, que s'ancre Le Mystère Henri Pick, le nouveau roman de David Foenkinos. Car c'est à Crozon que ledit Henri Pick a longtemps tenu une pizzéria. Et c'est aussi là qu'une éditrice en vacances va découvrir, dans l'étonnante bibliothèque locale, un trésor signé Henri Pick : un livre jamais publié qu'elle découvre dans la collection de manuscrits refusés constituée par le bibliothécaire de Crozon, en hommage au romancier américain Richard Brautigan qui imagina ce type de lieu dans un de ses romans… La jeune femme tombe littéralement amoureuse de ce texte sorti de nulle part, entamant dès lors une quête pour en savoir plus sur son mystérieux auteur (comment un homme aussi peu porté sur la littérature a-t-il pu signer un tel ouvrage, sans que personne ne le sache ?) et les nombreux couples dont il parle… Ludique, inventif, séduisant en diable et impossible à lâcher tant on veut connaître le dénouement des diverses histoires que Foenkinos nous y raconte, ce roman brillant permet à l'auteur de se renouveler après le succès inespéré de Charlotte, ce texte si personnel qu'il dédia à la peintre Charlotte Salomon, morte en déportation et qu'il contribua à sauver de l'oubli. Entre les figures pittoresques évoquées dans le livre de Pick, l'étrange Pick lui-même et les portraits acerbes des personnalités du petit monde littéraire (car, enfin publié, le manuscrit de Pick triomphe et attise les convoitises), Foenkinos croque avec malice et brio les personnages de son intrigue à tiroirs et nous embarque, à leur suite, dans ce récit plein de (très bonnes) surprises !

David Foenkinos, Le Mystère Henri Pick, éd. Gallimard, 19,50 €.

dimanche 10 avril 2016

ROMAN FRANÇAIS : Wagnerland

A priori, on se dit qu'un parc d'attraction dédié à Wagner a peu de chances d'enthousiasmer les foules. Et pourtant… Pour ce premier roman plein d'originalité, Yves Gourvil a choisi ce curieux décor et nous donne furieusement envie d'aller y faire un tour…

Wagner, Bach, Schubert, Verdi, mais aussi Nino Rota et Yves Montand : la bande son qui rythme les pages de ce premier roman d'Yves Gourvil est pour le moins éclectique. Elle est surtout loin d'être anecdotique, tant la musique (classique, pour l'essentiel) est un personnage à part entière de ce récit fantasque et diablement inventif. Car c'est bien pour célébrer l'opéra et les grands compositeurs que le héros de cette histoire se lance dans un projet fou auquel il va malgré tout, grâce à un gros héritage, donner le jour : il a en effet l'idée de créer, dans un coin mal famé et peu engageant de la banlieue nord parisienne, un parc d'attraction. Pourquoi pas, pourrait-on penser, quand on constate au succès de Disneyland. Sauf qu'ici, pas de "Space mountain" ou de "Pirates des Caraïbes" pour attirer les foules, mais bien des animations dédiées à Wagner & Co. Autant dire que ce n'est pas gagné. C'est en tout cas ce que pense le narrateur lorsque Moïse Chant-d'Amour (sacré nom !) lui résume son projet. Et pourtant, de rencontres improbables en engouements collectifs, la sauce prend et des initiatives merveilleuses prennent corps, des amitiés se créent, des solidarités naissent entre tous les exclus qui se retrouvent dans cette espace en marge de la société de consommation, notamment une incroyable chorale… Pour son premier essai de plume, le comédien Yves Gourvil révèle une imagination débordante mais aussi un univers singulier. On se laisse porter par l'énergie vitale de ce récit chaleureux, et surtout on se sent très vite infiniment proche de ces personnages généreux et à l'humanité en bandoulière. Vif, drôle, tendre, parfois tragique dans sa peinture de la cruauté du monde contemporain, Requiem des aberrations est une épatante découverte.

Yves Gourvil, Requiem des aberrations, éd. du Sonneur, 18 €.

mardi 29 mars 2016

ROMAN ETRANGER : Comme un ouragan…

Dans les décombres provoqués par l'ouragan Katrina qui dévasta La Nouvelle-Orléans en 2005,  Ellen Urbani dessine quatre formidables portraits de femmes…

Il y a Rose et Rosy, Gertrude et Cilla. Les premières, 18 ans à peine, sont les filles des secondes. Ce sont elles les héroïnes de ce roman intense, même si les figures des mères sont loin d'être neutres. Rose et Rosy ne se connaissent pas mais leurs destins vont se fracasser lorsque la première, accompagnée de sa mère, prend la route pour La Nouvelle-Orléans à bord d'une voiture chargée de vêtements et de nourriture pour aller aider les rescapés de l'ouragan Katrina. Un moment d'inattention, un accident et le véhicule fauche la jeune noire… Rose va se lancer à la quête du passé et de l'histoire de Rosy, d'autant que dans sa poche on trouve la page d'un annuaire avec son nom et son adresse : qu'est-ce qui relie ainsi ces deux adolescentes que tout sépare, l'une blanche, l'autre noire ; la première plutôt bourgeoise, la seconde sans le sou ; toutes deux élevées sans père cependant ? Alternant les chapitres consacrés à Rose et à Rosy, Landfall nous rend incroyablement proches ces deux jeunes filles courageuses dont l'existence s'est construite dans leurs rapports contrastés avec leurs génitrices. Ellen Urbani parvient aussi (et peut-être surtout) à donner une transcription de la vie dans l'Amérique du début du millénaire, encore traumatisée par les attentats du 11 septembre 2001, et qui affronte une nouvelle violente secousse avec le passage de Katrina et les innombrables dégâts, matériels bien sûr, mais plus encore humains. Elle raconte la misère, le désespoir, la dureté des temps mais aussi la solidarité, l'ancrage, les liens familiaux. Cela donne une fresque magnifique, et sans cesses inattendue.

Ellen Urbani, Landfall, éd. Gallmeister, 22,50 €.

lundi 21 mars 2016

ROMAN FRANÇAIS : Tableau d'un amour

Un tableau sert de support à la méditation d'une femme sur une douloureuse histoire d'amour. Mais la peinture elle aussi se révèle dans ce très beau texte, entre passé et présent, d'une romancière qui nous séduit chaque fois un peu plus…

Gaëlle Josse fait partie de ses romancières, rares, dont chaque livre nous ravit un peu plus que le précédent. Depuis Les Heures silencieuses, elle ne cesse en effet de faire la preuve de son talent de conteuse à l'écriture subtilement poétique, vibrant au rythme des sentiments et des émois de ses personnages. Nos vies désaccordées et, surtout, Le Dernier Gardien d'Ellis Island avaient ainsi confirmé la singularité de son monde littéraire. Ce don éclate encore plus dans L'Ombre de nos nuits, cette merveille, qui touche et enchante de sa première à sa dernière page. Deux histoires s'y mêlent. L'une, contemporaine, voit une jeune femme bouleversée face à un tableau de Georges de La Tour contemplé dans un musée lorrain, et reparcourant grâce à ce que cette peinture lui évoque, une histoitre d'amour mal cicatrisée. L'autre, venue du passé, nous plonge dans la création de ce tableau, Saint Sébastien soigné par Irène, en 1639, par Georges de La Tour, son apprenti, et sa petite fille qui lui sert de modèle. Ces deux récits se répondent, s'éclairent, se donnent du sens l'un à l'autre. Gaëlle Josse met en lumière avec beaucoup de finesse, par toutes petites touches, ces liaisons secrètes, intimes, nous faisant ressentir plutôt que comprendre tout ce qui s'ébranle dans les souvenirs de la jeune femme observant la peinture. Il est question d'amour bien sûr ici, ô combien, mais aussi de silence, d'incompréhension, de don de soi, de création artistique, de souffrance… C'est simple et magistral. C'est d'une beauté à couper le souffle.

Gaëlle Josse, L'Ombre de nos nuits, éd. Noir sur blanc, 15 €.

vendredi 11 mars 2016

ROMAN NOIR : Après le Goncourt…

Trois ans après son prix Goncourt pour Au revoir, là-haut, Pierre Lemaitre renoue avec sa veine noire. Et si Trois jours et une vie n'est pas vraiment un polar, il n'en commence pas moins par un crime…

Le titre dit bien ce qui est en jeu dans ce roman : un moment très court et ses conséquences au long terme. Trois jours où tout bascule et une vie pour en payer le prix. Ici, il s'agit d'un crime, celui d'un petit garçon, Antoine, 12 ans, qui en tue un autre dans un village lorrain, et cache le cadavre dans le creux d'une souche d'arbre. Pendant toutes les années qui vont suivre, il va devoir vivre avec la culpabilité de cet acte et avec la craine d'être démasqué. Tout en s'attachant à décrire avec précision le contexte social de l'enfance d'Antoine — cette Lorraine ouvrière en pleine crise —, tout en dessinant avec une cruauté presque chabrolienne les habitants de la petite ville où se déroule le drame, tout en étudiant sans aménité les réactions des uns et des autres, Pierre Lemaitre s'attarde surtout sur la personnalité de son jeune héros et son cheminement à travers les années. Son éloignement progressif du lieu de son crime. Sa sexualité débridée liée peut-être elle aussi à cet événement de son enfance. Ses études brillantes en médecine comme une rédemption. Et puis le retour du passé… Réussissant un brillant retournement final, totalement inattendu, Pierre Lemaitre renoue avec ce livre avec le genre qui l'a vu débuter, le roman noir, mais sur un mode moins gore, moins tendu, plus psychologique, plus littéraire que dans Alex ou Robe de marié. Et il confirme ce faisant son statut de raconteur d'histoires hors pair.

Pierre Lemaitre, Trois jours et une vie, éd. Albin Michel, 19,80 €.