samedi 30 janvier 2016

ROMAN JEUNESSE : Voyage dans le temps

L'île de Pâques, la forêt amazonienne, la Patagonie, Valparaiso… C'est à un fabuleux voyage que ce roman d'aventures convie ses lecteurs adolescents. Un voyage où ils rencontreront des personnages étonnants, mythologiques et un fameux bandit…

Tout commence avec un fameux gangster endormi sous un arbre, quelque part en Amérique du Sud au début du XXè siècle. Il s'appelle Butch Cassidy. Mais son sommeil pourrait bien être interrompu car il est dans la ligne de mire du fusil de deux frères, Elie et Elias. Vont-ils tirer ? Il va falloir attendre pour le savoir car le roman d'Alex Cousseau bifurque dans une direction imprévue : l'un des deux frères entreprend en effet de raconter l'histoire de leur famille (histoire à laquelle Butch Cassidy n'est pas étranger), en remontant jusqu'à leur grand-mère. Et c'est là que commence un fabuleux voyage à travers le temps et les décors, à la rencontre de personnages fantastiques comme cette grand-mère justement, Paki, une femme-oiseau aux pouvoirs de sorcière qui survole cette île de Pâques où elle est née et où elle parle aux géants de pierre qui parsèment l'île. De sa rencontre avec l'homme sans ombre, naîtra un fils, Pawel, qui lui-même, avec la femme aux huit doigts, engendrera Elie et Elias… Mais on croise aussi des inventeurs, des aventuriers, des savants, des artistes, une foule de gens formidables qui écrivent l'histoire de ce XIXè siècle dans une Amérique du Sud qu'on ne cesse de sillonner. Alex Cousseau fait preuve d'une imagination débordante et d'un sens du récit épatant pour tenir en halene, d'un bout à l'autre de ses 400 pages, les jeunes lecteurs de ce roman plein de surprises, de fantastique et de leçons. Bonheur garanti à partir de 13 ans !

Alex Cousseau, Le Fils de l'ombre et de l'oiseau, éd. du Rouergue, 15,90 €.

mercredi 27 janvier 2016

ROMAN ETRANGER : Dans les nuits du chasseur…

Dans l'Amérique du début des années 1930, une jeune journaliste se lance sur la trace d'un homme arrêté pour plusieurs meurtres. Bien que basé sur un fait divers réel et sanglant, Tous les vivants n'est pas un roman policier, mais un livre puissant où s'affrontent le Bien et le Mal…

C'est une des images inoubliables d'un des plus grands classiques du cinéma américain : les mains tatouées d'un étrange pasteur, Love d'un côté, Hate de l'autre. Joué par Robert Mitchum, cet inquiétant personnage terrorise une famille après avoir épousé et tué la mère, dans La Nuit du chasseur de Charles Laughton (1955).  Amour et Haine, Bien et Mal, voilà aussi autour de quoi va s'articuler le fascinant roman que Jayne Ann Phillips consacre à ce même personnage et à ce même fait divers qui terrifia l'Amérique en 1931. Pour ce faire, elle invente une jeune et belle journaliste Emily, qui se lance sur les traces de ce Harry Powers qui passait des annonces matrimoniales, épousait, détroussait et assassinait celles qui y répondaient, enfants compris… Toute la part d'enquête de Tous les vivants est impressionnante, la reconstitution (agrémentée de photos d'époque) de l'Amérique de la Grande dépression aussi, mais c'est dans une autre dimension, plus mystérieuse, presque surnaturelle, que le roman prend toute sa puissance et se révèle unique. Car Jayne Ann Phillips nourrit cette histoire vraie de sa propre imagination, donnant en particulier un rôle essentiel, central, à une petite fille morte, Annabel, dont la voix hante l'intégralité du texte, bonne fée veillant sur les autres victimes de ce Powers qui est en quelque sorte l'incarnation du Mal. On se laisse envoûter par cette histoire terrible, et plus encore par l'écriture magistrale de cette grande romancière très peu connue en France.

Jayne Ann Philips, Tous les vivants. Le Crime de Quiet Dell, éd. de l'Olivier, 23,50 €.

mercredi 20 janvier 2016

ROMAN FRANÇAIS : Après Eddy Bellegueule…


Deux ans après le succès de son très autobiographique En finir avec Eddy Bellegueule, Edouard  Louis revient avec un nouveau roman aussi intense et dur que le premier…

Une rencontre qui tourne mal… Histoire de la violence commence ainsi, et s'articule entièrement autour de ce moment : la rencontre, la nuit du 24 décembre à Paris, entre un jeune intellectuel rentrant chez lui à vélo, Edouard, et un bel inconnu qui l'aborde, Reda, et qu'il emmène dans son appartement. Tout commence bien, douceur, paroles… Et puis tout bascule. Reda tente d'étrangler Edouard, le menace d'un revolver, le viole. Le livre ne va cesser de revenir là, avec le récit qu'Edouard Louis en fait à ses amis, aux médecins, aux inconnus, à sa sœur, avec le traumatisme qui ne cesse d'en revenir et qu'il faut évacuer, avec la peur qui s'installe que ça recommence, que Reda (s'appelle-t-il vraiment Reda ?) revienne… Pour relater cela, ce permanent retour de ce passé qui ne passe pas, Edouard Louis choisit la déconstruction, fracturant le temps et la chronologie, zigzaguant entre les lieux, divisant en deux la narration… Cela pourrait être complexe, c'est au contraire limpide, infiniment éclairant. La grande idée d'Histoire de la violence, c'est de donner à entendre deux voix qui se répondent et s'entremêlent, se complètent, se contredisent, s'affrontent parfois, jusque dans le choix des mots et la structure des phrases : la voix érudite que s'est choisie Edouard Louis durant ses études et ce changement de classe sociale raconté dans Eddy Bellegueule, et celle, populaire, venue de leur Nord prolétaire natal, de sa sœur, Clara. Ce faisant, avec ce dispositif puissant et d'une grande pertinence, Edouard Louis confirme qu'il est un véritable écrivain pas juste un scripteur de son existence. A suivre, forcément.

Edouard Louis, Histoire de la violence, éd. du Seuil, 18 €.

mardi 12 janvier 2016

ROMAN FRANÇAIS : Etrange voyage


Entre le bien et le mal, entre la nature et la culture, entre l'homme et l'animal… Sylvie Germain signe un nouveau roman magistral et sensoriel qui ramène à l'essentiel…

"Ecrire, est une quête d'un peu de compréhension de ce qui est humain". Dans son nouveau roman, A la table des hommes, Sylvie Germain suit à nouveau ce précepte énoncé par elle lors d'une interview et auquel on pourrait raccrocher toute son œuvre. Car depuis une trentaine d'années, avec une cohérence rare, la romancière avance ainsi sans trembler sur ces chemins escarpés : qu'est-ce qu'un homme ? qu'est-ce qui constitue l'humanité ? Questions obsédantes qui hantent son œuvre foisonnante, et que l'on retrouve dans ce nouveau roman, couplées avec cette interrogation sur le Mal qui, elle aussi, est partout dans ses livres. A la table des hommes ne surprendra donc pas les habitués de l'univers de la romancière couronnée il y a dix ans par le Goncourt des Lycéens pour Magnus, tant elle y examine une fois encore ses motifs récurrents. Quel roman mystérieux que celui-ci pourtant, dont le héros, Babel, traverse un monde en pleine apocalypse et se réinvente. On le découvre sous l'apparence d'un cochon, on le retrouve plus loin enfant sauvage repabtisé Abel, découvrant les mots, la culture, Dieu… On le ressent bien à la lecture de ces lignes : il n'y a pas de limites à l'imaginaire de Sylvie Germain. Fable, conte, parabole, mythes revisités, anticipation, regard acéré sur notre présent (les attentats terroristes résonnent au final de ce roman), A la table des hommes est un intrigant voyage dans lequel on se laisse glisser tous sens en éveil. Car ce qui frappe dans ce livre étrange, irrésumable, c'est la manière très sensorielle dont Sylvie Germain décrit la forêt, la campagne, les jardins, les vieilles fermes, dont elle parle aussi de la violence des temps et du monde. A la fois mystique et charnel, poétique et concret, son art majeur n'appartient qu'à elle.

Sylvie Germain, A la table des hommes, éd. Albin Michel, 19,80 €.