lundi 29 février 2016

ROMAN FRANÇAIS : Le noir lui va si bien

C'est à un huis clos en pleine nature, à une tragédie familiale d'une noirceur extrême que nous convie Franck Bouysse (l'auteur de Grossir le ciel) dans son nouveau roman, l'envoûtant Plateau.

Il ne faut pas avoir peur du noir pour s'aventurer dans les Cévennes qui servent de décor à Plateau. Car si la nature est somptueuse — et Franck Bouysse prend manifestement plaisir à la décrire et à la faire chanter grâce à un style très imaginé —, le plateau où se retrouvent les différents protagonistes de cette histoire de secrets et de non-dits, est surtout un cadre assez oppressant dans son isolement, ce qui est parfait pour l'intrigue qui va s'y nouer et s'y jouer jusqu'à la toute dernière page. Car Franck Bouysse a un sens du suspense assez rare, et il prend un malin plaisir à mener son lecteur là où il veut. Toute la réussite de Plateau ne tient pourtant pas à cela (qui n'est déjà pas rien !), car l'auteur sait aussi avec précision camper des personnages inoubliables : que ce soit Cory, la femme battue qui vient chercher refuge chez son oncle Virgile ; que ce soit ce dernier, taiseux paysan en train de perdre la vue en même temps que son épouse tant aimée sombre dans la maladie d'Alzheimer ; que ce soit Georges, le garçon qu'ils ont élevé après la mort de ses parents, et qui, quadragénaire solitaire vit dans une caravane ; que ce soit encore Karl, l'ancien boxeur mystique, ou le mystérieux chasseur qui rôde, guette et attend son heure… Franck Bouysse entremêle ces vies, chacune, peu à peu, révélant des pans entiers des autres et de leur passé, et tout cela n'est pas joli-joli. Servi par une écriture virtuose, parfois baroque, souvent fulgurante, qui ose les mots les plus rares pour viser la précision la plus extrême, Plateau déroute et séduit à la fois. Sans être un polar, ce livre est un formidable roman noir, au meilleur sens du terme !

Franck Bouysse, Plateau, éd. La Manufacture de Livres,  18,90 €.

ROMAN FRANÇAIS : Une femme à la mer !

Du souffle. Du vécu. De la beauté. De la violence. De la nature. De l'intime. Il y a tout ça dans Le Grand Marin, premier roman qui nous entraîne du côté de la mer de Bering à la suite d'une femme marin pêcheur. A découvrir d'urgence !

Ce n'est pas n'importe quelle vie que raconte Catherine Poulain dans Le Grand Marin. C'est la sienne, ou presque. Et tout ce qu'on peut dire, c'est qu'elle n'est pas commune. Car si cette primo romancière s'occupe aujourd'hui de s'occupe de brebis (près de 700 !) quelque part en France (ce qui n'est déjà pas banal), avant cela, elle a vécu une vie d'aventures qui l'a emmenée en bateau du côté de l'Alaska et de la mer de Bering pour y partager dix ans durant la vie rude des pêcheurs. Cette histoire folle d'une jeune fille frêle et bien née qui se jette à corps perdu dans le monde inconnu et très masculin de la pêche, c'est le cœur du Grand Marin, un roman vrai au souffle puissant dont chaque page nous saisit. Car Catherine Poulain n'est pas qu'une femme à l'existence trépidante, c'est aussi un sacré écrivain, capable de nous faire ressentir presque physiquement les conditions de vie qui furent celles de Lily, son héroïne et son double sur le Rebel, un nom qui lui va comme un gant. Ce n'est donc pas qu'un livre de témoignage, pas juste une expérience vécue posée sur le papier que ce Grand Marin : c'est un roman magnifiquement écrit, porteur d'une philosophie de l'existence singulière et lumineuse, qui, au delà du récit minutieux de la pêche à la morue noire et au flétan, parle de l'intime, du rapport au monde et aux autres, des rêves et de la réalité. Plein de noms viennent en tête en lisant ce livre, Jack London, le Melville de Moby Dick, Joseph Conrad… Rien que des auteurs magnifiques. C'est dire s'il faudra compter avec Catherine Poulain, dont on attend déjà avec impatience le prochain opus.

Catherine Poulain, Le Grand Marin, éd. de l'Olivier, 19 €.

jeudi 25 février 2016

ROMAN FRANÇAIS : L'ami de Staline

De roman en roman, Kéthévane Davrichewy explore sa mémoire familiale. Avec L'Autre Joseph, elle plonge plus d'un siècle en arrière, à la rencontre de son mystérieux arrière grand-père, qui grandit en Géorgie aux côtés de Staline…

Deux enfants dans une petite ville de Géorgie, Gori, à la fin du XIXè siècle. Ils partagent leurs jeux, le même prénom aussi, Joseph, une étonnante ressemblance, peut-être un père commun. Du plus âgé, l'histoire nous a tout appris. Du second ne reste qu'une légende familiale. Le premier Joseph, surnommé Sosso, deviendra Staline. L'autre deviendra l'arrière grand-père de Kéthévane Davrichewy, un grand-père au destin fabuleux — aventurier, aviateur, révolutionnaire, espion, amant de Marthe Richard… — dont on ne sait trop distinguer le vrai du faux. C'est sur ce mystère que la romancière bâti son nouveau roman puisque ce Joseph rêvé en est le héros, même si son destin s'entrelace, croise et se confronte souvent avec celui du futur maître de l'Union Soviétique. Le roman de Kéthévane Davrichewy joue sur ces deux tableaux : l'intime d'une histoire familiale, et la grande Histoire de son pays et de son peuple. On y découvre, au fil des pages et des chapitres, la vie incroyablement romanesque de Joseph mais aussi les soubresauts d'un pays, la vie rude, les espoirs pervertis de la Révolution… Grâce à ce mélange diablement réussi, l'auteure des Séparées et de Quatre murs signe un roman très personnel, puisque la famille, sa famille (ses secrets, ses non-dits, ses légendes, sa généalogie, la transmission…) en est le centre. Ce faisant, elle nous offre un palpitant voyage aux origines de sa propre histoire.

Kéthévane Davrichewy, L'Autre Joseph, éd. Sabine Wespieser, 21 €.

jeudi 11 février 2016

ROMAN ETRANGER : Fantômes dans le désert

Un couple, un voyage dans le désert, le fantôme d'un écrivain disparu durant la révolution mexicaine, un autre fantôme, celui d'un fils… Difficile de résister au charme envoûtant de ce roman écrasé de chaleur…

A un moment donné, la voiture dans laquelle Dale et Hoa, son épouse, traversent le désert de Chihuahua, tombe en panne. C'est peut-être là, sous cette chaleur et ce soleil écrasants, dans cet environnement désolé et qui se révèle hostile, que tout se noue, ou se dénoue, entre eux, là peut-être que le second roman de Forrest Gander annonce enfin sa vraie nature : une quête plus qu'un road-movie, une tragédie plus qu'un western. Mais ce n'est pas si simple, c'est d'ailleurs ce qui est très beau dans ce livre lyrique, où la description d'un décor omniprésent prend des accents poétiques, où les deux protagonistes centraux n'en finissent pas de dévoiler de nouvelles facettes d'eux-mêmes et de leurs rapports dans une écriture souveraine. Car Forrest Gander n'est pas seulement un conteur, c'est aussi un styliste, et on s'en rend compte à chaque page de cette Trace que l'on suit sans hésiter, tout comme Dale et Hoa suivent celle de deux fantômes qui n'en finissent pas de hanter le roman. Le premier, c'est celui d'Ambrose Bierce, écrivain et journaliste mort mystérieusement dans le désert alors qu'il couvrait la révolution mexicaine, en 1913, et qui doit être le sujet du prochain livre de Dale. Le second, c'est le fils du couple dont la vie s'est fracassée sur la folie. Durant le quasi huis-clos de leur voyage dans une nature grandiose et inquiétante, peuplée de narcotrafiquants mexicains, Dale et Hoa se heurtent, se perdent, se retrouvent, se soutiennent, se confrontent à la mort, à la vie, aux espoirs de l'avenir et aux traces du passé. Magnifique.

Forrest Gander, La Trace, éd. Sabine Wespieser, 22 €.