mardi 29 mars 2016

ROMAN ETRANGER : Comme un ouragan…

Dans les décombres provoqués par l'ouragan Katrina qui dévasta La Nouvelle-Orléans en 2005,  Ellen Urbani dessine quatre formidables portraits de femmes…

Il y a Rose et Rosy, Gertrude et Cilla. Les premières, 18 ans à peine, sont les filles des secondes. Ce sont elles les héroïnes de ce roman intense, même si les figures des mères sont loin d'être neutres. Rose et Rosy ne se connaissent pas mais leurs destins vont se fracasser lorsque la première, accompagnée de sa mère, prend la route pour La Nouvelle-Orléans à bord d'une voiture chargée de vêtements et de nourriture pour aller aider les rescapés de l'ouragan Katrina. Un moment d'inattention, un accident et le véhicule fauche la jeune noire… Rose va se lancer à la quête du passé et de l'histoire de Rosy, d'autant que dans sa poche on trouve la page d'un annuaire avec son nom et son adresse : qu'est-ce qui relie ainsi ces deux adolescentes que tout sépare, l'une blanche, l'autre noire ; la première plutôt bourgeoise, la seconde sans le sou ; toutes deux élevées sans père cependant ? Alternant les chapitres consacrés à Rose et à Rosy, Landfall nous rend incroyablement proches ces deux jeunes filles courageuses dont l'existence s'est construite dans leurs rapports contrastés avec leurs génitrices. Ellen Urbani parvient aussi (et peut-être surtout) à donner une transcription de la vie dans l'Amérique du début du millénaire, encore traumatisée par les attentats du 11 septembre 2001, et qui affronte une nouvelle violente secousse avec le passage de Katrina et les innombrables dégâts, matériels bien sûr, mais plus encore humains. Elle raconte la misère, le désespoir, la dureté des temps mais aussi la solidarité, l'ancrage, les liens familiaux. Cela donne une fresque magnifique, et sans cesses inattendue.

Ellen Urbani, Landfall, éd. Gallmeister, 22,50 €.

lundi 21 mars 2016

ROMAN FRANÇAIS : Tableau d'un amour

Un tableau sert de support à la méditation d'une femme sur une douloureuse histoire d'amour. Mais la peinture elle aussi se révèle dans ce très beau texte, entre passé et présent, d'une romancière qui nous séduit chaque fois un peu plus…

Gaëlle Josse fait partie de ses romancières, rares, dont chaque livre nous ravit un peu plus que le précédent. Depuis Les Heures silencieuses, elle ne cesse en effet de faire la preuve de son talent de conteuse à l'écriture subtilement poétique, vibrant au rythme des sentiments et des émois de ses personnages. Nos vies désaccordées et, surtout, Le Dernier Gardien d'Ellis Island avaient ainsi confirmé la singularité de son monde littéraire. Ce don éclate encore plus dans L'Ombre de nos nuits, cette merveille, qui touche et enchante de sa première à sa dernière page. Deux histoires s'y mêlent. L'une, contemporaine, voit une jeune femme bouleversée face à un tableau de Georges de La Tour contemplé dans un musée lorrain, et reparcourant grâce à ce que cette peinture lui évoque, une histoitre d'amour mal cicatrisée. L'autre, venue du passé, nous plonge dans la création de ce tableau, Saint Sébastien soigné par Irène, en 1639, par Georges de La Tour, son apprenti, et sa petite fille qui lui sert de modèle. Ces deux récits se répondent, s'éclairent, se donnent du sens l'un à l'autre. Gaëlle Josse met en lumière avec beaucoup de finesse, par toutes petites touches, ces liaisons secrètes, intimes, nous faisant ressentir plutôt que comprendre tout ce qui s'ébranle dans les souvenirs de la jeune femme observant la peinture. Il est question d'amour bien sûr ici, ô combien, mais aussi de silence, d'incompréhension, de don de soi, de création artistique, de souffrance… C'est simple et magistral. C'est d'une beauté à couper le souffle.

Gaëlle Josse, L'Ombre de nos nuits, éd. Noir sur blanc, 15 €.

vendredi 11 mars 2016

ROMAN NOIR : Après le Goncourt…

Trois ans après son prix Goncourt pour Au revoir, là-haut, Pierre Lemaitre renoue avec sa veine noire. Et si Trois jours et une vie n'est pas vraiment un polar, il n'en commence pas moins par un crime…

Le titre dit bien ce qui est en jeu dans ce roman : un moment très court et ses conséquences au long terme. Trois jours où tout bascule et une vie pour en payer le prix. Ici, il s'agit d'un crime, celui d'un petit garçon, Antoine, 12 ans, qui en tue un autre dans un village lorrain, et cache le cadavre dans le creux d'une souche d'arbre. Pendant toutes les années qui vont suivre, il va devoir vivre avec la culpabilité de cet acte et avec la craine d'être démasqué. Tout en s'attachant à décrire avec précision le contexte social de l'enfance d'Antoine — cette Lorraine ouvrière en pleine crise —, tout en dessinant avec une cruauté presque chabrolienne les habitants de la petite ville où se déroule le drame, tout en étudiant sans aménité les réactions des uns et des autres, Pierre Lemaitre s'attarde surtout sur la personnalité de son jeune héros et son cheminement à travers les années. Son éloignement progressif du lieu de son crime. Sa sexualité débridée liée peut-être elle aussi à cet événement de son enfance. Ses études brillantes en médecine comme une rédemption. Et puis le retour du passé… Réussissant un brillant retournement final, totalement inattendu, Pierre Lemaitre renoue avec ce livre avec le genre qui l'a vu débuter, le roman noir, mais sur un mode moins gore, moins tendu, plus psychologique, plus littéraire que dans Alex ou Robe de marié. Et il confirme ce faisant son statut de raconteur d'histoires hors pair.

Pierre Lemaitre, Trois jours et une vie, éd. Albin Michel, 19,80 €.