vendredi 29 avril 2016

ROMAN ETRANGER : Plaisirs d'amour…

Soie, Novecento, Mr Gwyn… L'Italien Alessandro Baricco s'est imposé de roman en pièce de théâtre comme l'un des auteurs favoris des lecteurs ces dernières années.  Séduisant, sensuel et très libre, La Jeune Epouse confirme cette place à part…

Elle n'a pas de nom. Pour parler de la future mariée qui donne son titre à son nouveau roman, Alessandro Baricco dit simplement La Jeune Epouse. A 18 ans, en cette fin de XIXè siècle, elle débarque d'Argentine pour rejoindre son promis en Italie. Mais il n'est pas là, en voyage en Angleterre, et tout le monde, dans sa drôle de future belle-famille  est surpris de la voir débarquer, le mariage arrangé ayant visiblement été oublié. La Jeune Epouse se coule pourtant dans les étranges habitudes de la grande maison, et devient l'objet de tous les désirs… Si le plaisir et la sensualité sont de toutes les pages de ce roman, ce n'est jamais sur un mode licencieux et encore moins vulgaire. Bien au contraire, ce récit initiatique libertin est de bout en bout terriblement élégant, tant dans le style que dans la construction. Peu à peu, en développant en parallèle à son intrigue une réflexion sur l'art d'écrire, la réalité de ce roman surprenant se dévoile, et c'est assez jouissif. Baricco confirme son talent assez hors du commun à inventer des histoires insolites et à les peupler de personnages savoureux — tous ici sont dotés d'une caractéristique très singulière. Il démontre aussi sa virtuosité à n'être jamais là où on l'attend et à explorer à chaque livre de nouvelles contrées romanesques. Car sous ses allures frivoles, La Jeune Epouse est un roman profond sur la création et l'amour, gorgé d'innombrables références littéraires. Un vrai bonheur.

Alessandro Baricco, La Jeune Epouse, éd. Gallimard, 19,50 €.

dimanche 17 avril 2016

ROMAN FRANÇAIS : Enquête sur l'auteur inconnu

Deux ans après le triomphe public et critique de Charlotte (Prix Renaudot et Goncourt des Lycéens), David Foenkinos renoue avec sa veine légère et nous entraîne dans une délicieuse enquête entre Bretagne et milieux littéraires…

C'est à Crozon, presqu'île bretonne qui est presque un bout du monde, que s'ancre Le Mystère Henri Pick, le nouveau roman de David Foenkinos. Car c'est à Crozon que ledit Henri Pick a longtemps tenu une pizzéria. Et c'est aussi là qu'une éditrice en vacances va découvrir, dans l'étonnante bibliothèque locale, un trésor signé Henri Pick : un livre jamais publié qu'elle découvre dans la collection de manuscrits refusés constituée par le bibliothécaire de Crozon, en hommage au romancier américain Richard Brautigan qui imagina ce type de lieu dans un de ses romans… La jeune femme tombe littéralement amoureuse de ce texte sorti de nulle part, entamant dès lors une quête pour en savoir plus sur son mystérieux auteur (comment un homme aussi peu porté sur la littérature a-t-il pu signer un tel ouvrage, sans que personne ne le sache ?) et les nombreux couples dont il parle… Ludique, inventif, séduisant en diable et impossible à lâcher tant on veut connaître le dénouement des diverses histoires que Foenkinos nous y raconte, ce roman brillant permet à l'auteur de se renouveler après le succès inespéré de Charlotte, ce texte si personnel qu'il dédia à la peintre Charlotte Salomon, morte en déportation et qu'il contribua à sauver de l'oubli. Entre les figures pittoresques évoquées dans le livre de Pick, l'étrange Pick lui-même et les portraits acerbes des personnalités du petit monde littéraire (car, enfin publié, le manuscrit de Pick triomphe et attise les convoitises), Foenkinos croque avec malice et brio les personnages de son intrigue à tiroirs et nous embarque, à leur suite, dans ce récit plein de (très bonnes) surprises !

David Foenkinos, Le Mystère Henri Pick, éd. Gallimard, 19,50 €.

dimanche 10 avril 2016

ROMAN FRANÇAIS : Wagnerland

A priori, on se dit qu'un parc d'attraction dédié à Wagner a peu de chances d'enthousiasmer les foules. Et pourtant… Pour ce premier roman plein d'originalité, Yves Gourvil a choisi ce curieux décor et nous donne furieusement envie d'aller y faire un tour…

Wagner, Bach, Schubert, Verdi, mais aussi Nino Rota et Yves Montand : la bande son qui rythme les pages de ce premier roman d'Yves Gourvil est pour le moins éclectique. Elle est surtout loin d'être anecdotique, tant la musique (classique, pour l'essentiel) est un personnage à part entière de ce récit fantasque et diablement inventif. Car c'est bien pour célébrer l'opéra et les grands compositeurs que le héros de cette histoire se lance dans un projet fou auquel il va malgré tout, grâce à un gros héritage, donner le jour : il a en effet l'idée de créer, dans un coin mal famé et peu engageant de la banlieue nord parisienne, un parc d'attraction. Pourquoi pas, pourrait-on penser, quand on constate au succès de Disneyland. Sauf qu'ici, pas de "Space mountain" ou de "Pirates des Caraïbes" pour attirer les foules, mais bien des animations dédiées à Wagner & Co. Autant dire que ce n'est pas gagné. C'est en tout cas ce que pense le narrateur lorsque Moïse Chant-d'Amour (sacré nom !) lui résume son projet. Et pourtant, de rencontres improbables en engouements collectifs, la sauce prend et des initiatives merveilleuses prennent corps, des amitiés se créent, des solidarités naissent entre tous les exclus qui se retrouvent dans cette espace en marge de la société de consommation, notamment une incroyable chorale… Pour son premier essai de plume, le comédien Yves Gourvil révèle une imagination débordante mais aussi un univers singulier. On se laisse porter par l'énergie vitale de ce récit chaleureux, et surtout on se sent très vite infiniment proche de ces personnages généreux et à l'humanité en bandoulière. Vif, drôle, tendre, parfois tragique dans sa peinture de la cruauté du monde contemporain, Requiem des aberrations est une épatante découverte.

Yves Gourvil, Requiem des aberrations, éd. du Sonneur, 18 €.