jeudi 26 mai 2016

ROMAN ETRANGER : Les pommes de la discorde

Après La Jeune Fille à la perle et La Dernière Fugitive, Tracy Chevalier signe un roman dans lequel la reconstitution historique la plus précise sert de cadre à un drame familial, avec des arbres, des pommes et des secrets en guise de personnages secondaires. Magnifique.

Ils ne sont pas si nombreux les romanciers qui savent nous faire ressentir une époque sans nous noyer sous le poids de leur documentation et de leur érudition. L'Américaine Tracy Chevalier est de ceux-là, elle qui sait à merveille raconter les détails du quotidien d'hier. Dans ce nouveau roman, l'hier en question se situe au milieu du XIXè siècle, et le quotidien est celui d'une famille de cultivateurs pauvres qui choisit de tenter sa chance dans lesBlack Swamps, une région marécageuse de l'Ohio où, pour devenir propriétaire d'un terrain, il suffit de faire pousser cinquante pommiers. Sauf que ni la mauvaise terre ni les épouvantables conditions météo ne sont propices à cette activité. James, le père, passionné par ses arbres et leurs fruits, s'y échine pourtant, s'y épuise, s'y détruit, tandis que Sadie, la mère, déteste cette vie, plonge dans l'eau de vie et fait preuve d'une incroyable férocité envers ses enfants survivants : il faut dire que les Black Swamps lui ont pris deux enfants… La première partie du livre relate cette tension qui ne cesse de monter, cette violence, cette dureté. Le livre bascule ensuite quinze ans plus tard, en s'attachant aux pas de Robert, l'un des enfants, celui qui a fui l'enfer familial, et qui a entrepris de vivre sa passion pour les arbres (son lien avec son père) aux côté d'un célèbre botaniste. Celui-ci exporte des séquoïas chez les riches anglais, une histoire vraie que la romancière ressuscite, faisant revivre un pan oublié de la conquête de l'Ouest américaine. Le passé familial de Robert et la tragédie qui a précipité sa fuite vont peu à peu resurgir dans son parcours par l'entremise de sa sœur, Martha… Les deux parties du livre, peu à peu, se répondent et se complètent, confirmant l'incroyable talent de narratrice de l'auteure de La Jeune Fille à la perle. On se laisse avec plaisir emporter par ces personnages complexes et attachants.

Tracy Chevalier, A l'orée des vergers, éd. Quai Voltaire, 22,50 €.

mercredi 18 mai 2016

ROMAN ETRANGER : Au cœur du bayou

La Louisiane, décidément, est un sacré décor de roman ! Et ses catastrophes (ouragan ou marée noire) de formidables déclencheurs de récit. Quant à ses habitants, ce sont d'incroyables personnages. La preuve avec ce premier roman saisissant.

On ne sait s'il faut rire ou pleurer en lisant ces Maraudeurs qui révèlent l'impressionnant talent de Tom Cooper. Les deux sûrement, tant le jeune romancier joue sur les deux registres (et quelques autres en prime), maniant un humour caustique et ravageur pour mieux raconter une sorte de tragédie collective : celle d'un Etat, la Louisiane, ravagée coup sur coup par l'ouragan Katrina puis par la marée noire BP, et celle de ses habitants largement livrés à eux-mêmes dans cette grande débandade. C'est une croquignolesque galerie d'entre eux que l'on rencontre dans Les Maraudeurs : deux inquiétants jumeaux qui cultivent la meilleure marijuana du coin, bien planqués au cœur du bayou ; un pirate à crochet persuadé qu'il va tomber sur un trésor ; des pêcheurs de crevettes qui ramassent plus de galettes de mazout que de crustacés ; des losers ; des escrocs minables ; des psychopathes ; des accros aux analgésiques… Et au milieu de tout ça, un représentant du pétrolier BP qui les visite les uns après les autres pour leur proposer (un peu) d'argent afin qu'ils retirent leurs plaintes… En dépit de leurs excès en tout genre, en dépit de leur violence, en dépit de la verve cynique avec laquelle l'auteur les décrit, difficile de rejeter en bloc cette petite communauté humaine engluée dans une crise sans fin, et à l'avenir désespérément bouché. C'est toute la réussite de ce coup d'essai magistral que de marier une langue haute en couleurs et une réalité très sombre.

Tom Cooper, Les Maraudeurs, éd. Albin Michel, 22 €.

samedi 14 mai 2016

POLAR : L'envers du paradis

Un île paradisiaque, des filles sublimes, un monde glamour… Le premier roman de Marius Faber pourrait être un rêve, mais est en réalité un cauchemar puisque l'île est le cadre de trafics humains sordides, que les filles disparaissent et que le glamour n'est qu'une apparence…

La première réussite de ce premier roman, c'est de parvenir, d'un bout à l'autre, à maintenir une vraie tension en multipliant les rebondissements dans la quête de la vérité qui entraîne son héros. La seconde qualité de Cavale pour Leïa, c'est la manière dont Marius Faber marie le sens de l'action et celui de l'humour. Et la troisième, c'est d'avoir su créer un personnage principal extrêmement attachant dans sa détresse et sa rage. Bref, Cavale pour Leïa — en dépit de quelques longueurs et redites (mais n'est-ce pas inévitable sur 500 pages ?) — est un polar qu'on a bien du mal à lâcher même pour quelques heures : car ça va vite, et ça ne cesse de monter en puissance. L'histoire, c'est celle de Pierre, photographe de mode, qui, alors qu'il séjournait sur l'île de Saint-Martin, dans les Antilles, voit disparaître sa fiancée, la belle Leïa. L'enquête ne donne rien, et les mois passent. Un an plus tard, alors qu'il est rentré en France, il apprend qu'une autre somptueuse jeune femme a disparu dans l'île. Il fait vite le lien, d'autant que son ami et employeur — qui s'occupait aussi de l'agence de mannequins pour laquelle travaillait la disparue — est sauvagement tué. Pierre, soupçonné par la police, fuit Paris pour Saint-Martin, où seul, il va reprendre la traque et découvrir les dessous pas très reluisants de ce paradis tropical… Il y a des flics véreux, des restaurateurs s'occupant de traite des femmes, des salauds de tout poil… Et c'est loin d'être tout, tant le roman foisonne de situations, de personnages et d'atmosphères dont il révèle la face sombre. Tout un univers interlope et inquiétant auquel Marius Faber donne vie avec brio.

Marius Faber, Cavale pour Leïa, éd. du Toucan, 20 €.