mardi 28 juin 2016

ROMAN ETRANGER : Le monde selon Irving

Nouveau roman d'un des derniers géants de la littérature américaine, le foisonnant Avenue des Mystères a tout pour séduire les fans de l'auteur du Monde selon Garp, mais aussi tous ceux qui ne connaissent pas encore son univers délicieusement baroque…

C'est toujours un challenge de prétendre résumer les romans de John Irving, tant les intrigues s'y multiplient presque à l'infini, tant les personnages y grouillent, tant les rebondissements et les surprises y sont incessants. Pour Avenue des Mystères, on dira, pour faire simple, que c'est l'histoire de Juan Diego Guerrero, écrivain américain quinquagénaire accro au Viagra et aux bêtabloquants qui, lors d'un turbulent voyage aux Philippines, voit remonter les souvenirs de son enfance dans un  bidonville mexicain aux abords d'une décharge gigantesque… Une fois qu'on a dit cela, on n'a pas révélé grand-chose de ce qui se passe dans ce texte où il est aussi question de la sœur du héros (extralucide) et de sa mère (femme de ménage), d'un travesti flamboyant, de religion, de cirque et de mille autres choses encore. L'art incroyable de John Irving c'est de gérer de main de maître ce flux narratif et d'entraîner son lecteur dans toutes ses folies et toutes ses obsessions, car de livre en livre, on en retrouve un certain nombre (les ours, les écrivains, la mère, la différence sexuelle, etc.). Il n'y a pourtant rien de pesant dans ces gros romans (le dernier fait 500 pages !) tant Irving manie à merveille l'humour pour dire des choses parfois très graves, comme ici. Son principal talent pourtant, c'est peut-être celui de nous rendre si familiers et si attachants des personnages aussi improbables et éloignés de nous. Un vrai régal !

John Irving, Avenue des Mystères, éd. Seuil, 22 €.

mercredi 22 juin 2016

ROMAN ETRANGER : Un monde englouti

Il aura fallu trente-cinq ans pour découvrir ce roman magnifique. Une ample saga familiale qui traverse la première moitié du XXè siècle dans une Allemagne chahutée par l'Histoire…

1903. Lorsqu'on rencontre les Wertheim, riche famille industrielle juive de Francfort, l'Allemagne est encore un puissant empire. Bientôt, la Première Guerre mondiale, la défaite, les troubles politiques, la crise économique et sociale vont jeter le pays dans les bras des nazis : persécutions antisémites, violences, guerre, destructions… Lorsque le gros livre de Silvia Tennenbaum se referme, en 1945, l'Allemagne n'est plus qu'un champ de ruines… Cette grande Histoire, tragique, forme le décor, la toile de fond essentielle de ces Rues d'hier, saga familiale foisonnante qui n'est pas sans rappeler les fresques de ce temps-là, signées Thomas Mann (Les Buddenbrooks), Alfred Döblin (Berlin Alexanderplatz), sans faire non plus penser à cette chronique d'un monde qui s'écroule racontée par Stefan Zweig dans ce Monde d'hier dont le titre résonne en écho avec celui de ce roman. Avec les Wertheim, Silvia Tennenbaum nous fait rencontrer, sur quatre générations, les membres d'une famille qui se croit intégrée et qui va se heurter à la violence des temps. Outre le patriarche, on fait connaissance de ses descendants, bourgeois ou artistes, fils modèles ou rebelles, restant en Allemagne ou partant ailleurs tenter leur chance, condamnés à mort par la tyrannie hitlérienne ou survivants déboussolés… La romancière tisse avecbeacoup de précision ces destins qu'elle sait nous rendre proches. On se demande, en le lisant, comment et pourquoi ce livre magnifique a mis trente-cinq ans à nous parvenir : c'est en effet en 1981 qu'il est paru aux Etats-Unis, ce pays où la petite Silvia Tennenbaum s'est installée à l'âge de 10 ans, en 1938, et qu'elle n'a jamais quitté. C'est une des étrangetés des Rues d'hier : ces Rues d'hier si allemandes ont été écrites en anglais ! N'hésitez pas à les arpenter !

Silvia Tennenbaum, Les rues d'hier, éd. Gallimard, 24,50 €.

lundi 13 juin 2016

ROMAN FRANCOPHONE : L'exil au cœur

Six ans après son prix RTL-Lire pour le magnifique , Kim Thuy revient dans son nouveau roman sur le thème de l'exil et des racines. Une nouvelle merveille.

Quand on entend le titre du nouveau roman de Kim Thuy, on entend "vie". Et puis on lit, et c'est de "Vi" qu'il s'agit. Vi comme minuscule en vietnamien. Et vie comme immense. Vi, c'est le prénom de l'héroïne de ce court livre, et la vie que l'on découvre, c'est la sienne, celle d'une petite fille née au Vietnam, pays qu'elle a fui avec sa mère pendant la guerre pour venir s'installer au Québec. Cette histoire d'une enfant des boat people, la sienne en grande partie, Kim Thuy l'a déjà racontée dans , son premier roman qui connut un beau succès en 2010. Ici, on suit Vi adolescente, étudiante à Montréal puis adulte, confrontée à la fois au mode de vie de sa culture d'adoption et à celle de ses origines, obligée d'apprendre peu à peu à se connaître, ou plutôt à se reconnaître dans ce grand écart. C'est grâce à l'amour pour Vincent, un Français travaillant au Vietnam, qu'elle parviendra à faire le chemin. Entre eux, on peut parler de coup de foudre même si la notion n'existe pas en vietnamien où l'on utilise cette si poétique formule pour le signifier : "Mon âme a été volée"… En brefs chapitres servis par son écriture douce et sensuelle, par petites touches et notations minuscules, Kim Thuy nous fait partager les rencontres, les déplacements et les évolutions de Vi. C'est donc bien l'exil qui se retrouve à nouveau au cœur de ce livre, l'exil et ses déchirements, l'exil et sa reconstruction, l'exil et l'envie de retrouver ses racines. On appréhende tout cela, très subtilement distillé, dans ce beau texte apaisé. 

Kim Thuy, Vi, éd. Liana levi, 14,50 €.

mercredi 1 juin 2016

ROMAN ETRANGER : Les secrets et la transparence

Quinze ans après ses prodigieuses Corrections, Jonathan Franzen confirme qu'il est bien l'un des très grands romanciers américains d'aujourd'hui. Foisonnant et addictif, Purity est le portrait d'une jeune femme en quête d'identité et à la recherche de son père…

Il ne faut pas voir Purity comme un gros roman effrayant, mais bien comme un long et passionnant feuilleton. Car les 750 pages de ce roman défilent à toute allure, multipliant intrigues et personnages, rebondissements et histoires secondaires, comme dans les meilleures séries dont on dévore tous les épisodes par un dimanche de pluie, parce qu'on veut savoir, parce que les héros nous sont devenus, instantanément, proches, parce que ce genre est addictif. Il y aura d'ailleurs prochainement une série adaptée de Purity, et ce n'est pas un hasard. Se risquer à résumer l'intrigue, c'est à coup sûr réduire la richesse du matériau que déploie avec brio Franzen. Et s'il faut tenter vraiment, disons qu'il s'agit de l'histoire de Purity, jeune américaine surnommée Pip, accablée par un très lourd prêt étudiant et par une mère un peu folle, qui se lance à la recherche de son père, quête identitaire qui la mènera en Amérique du Sud et conduira aussi le lecteur en Allemagne de l'Est. On a dit ça, on n'a rien dit, car Purity parle aussi des lanceurs d'alerte sur Internet, de la paranoïa, du mensonge, de l'éducation des enfants, du journalisme d'investigation, du poids du passé, du désir… C'est tout un monde que développe Franzen et que croise Purity au fil de ses rencontres, et tandis que le romancier noue les multiples fils de ses intrigues pour nous prendre dans ses filets, on comprend peu à peu que le grand sujet de ce livre foisonnant, ce sont les secrets. Ceux des uns et ceux des autres, ceux des individus et ceux des sociétés, ceux que l'on cache et ceux que l'on ne s'avoue même pas à soi-même, ceux qu'il faut révéler et ceux qui pourraient être dangereux… Mine de rien, Jonathan Franzen raconte là notre époque obsédée par une transparence idéalisée et forcément (heureusement ?) impossible… Un grand livre.

Jonathan Franzen, Purity, éd. de l'Olivier, 24,50 €.