mercredi 31 août 2016

ROMAN FRANÇAIS : Cruauté humaine

Huit ans après son Goncourt du premier roman pour Une éducation libertine, Jean-Baptiste Del Amo revient avec un texte à l'écriture puissante, histoire d'une famille d'éleveurs de porcs. On n'en ressort pas indemne…

C'est presque siècle que l'on reparcourt ici, un siècle de rapports entre les hommes et les bêtes, entre une famille et les porcs qu'elle élève et exploite. Cela commence modestement à la toute fin du XIXè siècle, sur une terre dure, aride, où un couple de paysans secs comme un coup de trique, se contente de deux cochons, l'un pour la reproduction et la vente, l'autre pour la nourriture, dans un pauvre cycle sans fin. Les sentiments sont absents de ce décor, et l'écriture intense de Jean-Baptiiste Del Amo fait bien sentir la violence de ces vies sans soleil. Puis le temps avance, la grande guerre arrive, les hommes meurent, les générations se succèdent, les cochons deviennent plus nombreux, une vraie exploitation, mais la vie n'est pas plus douce pour autant, les mœurs moins sauvages, l'écriture moins tétanisante. Car ce qui ressort de cette fresque, c'est bien la souffrance, celle que l'être humain inflige aux animaux, aux porcs en particulier, dans ce qui ressemble à une épopée d'un siècle technologique, industriel et impitoyable. On est souvent pris à la gorge par la sécheresse sans affect du style de Del Amo, la froideur, la dureté tant des mots que des personnages. Il est difficile d'aimer Règne animal tant rien ni personne n'y est aimable. Mais il est facile d'admirer ce roman semblable à aucun autre, qui nous renvoie tant à la part animale en chacun de nous qu'à la manière dont nous traitons nos semblables, animaux comme humains.

Jean-Baptiste Del Amo, Règne animal, éd. Gallimard, 21 €.

samedi 20 août 2016

EN POCHE : La place du mort

Dans une ferme des Pays-Bas, un quinquagénaire solitaire prend conscience d'être passé à côté de sa vie. Est-il trop tard ? Premier roman du Néerlandais Gerbrand Bakker, Là-haut tout est calme séduit par ses silences et sa poésie…

C'est un plat pays, de champs, d'eau et de ciels bas, à l'écart du monde et du temps. D'ailleurs, celui-ci semble s'y être arrêté. Dans la ferme des Van Wonderen plus qu'ailleurs. Un promeneur en canoë situera dans les années 60 ce moment où tout s'est figé. Et c'est bien vrai. En 1967, lorsqu'un accident a coûté la vie de Henk, 20 ans, celui qui devait reprendre l'exploitation familiale, celle de Helmer, son jumeau, a connu un coup d'arrêt : finies les études de lettres à Amsterdam et les rêves d'émancipation, il devra s'occuper des vaches et des brebis. Et pendant trente-sept ans, cela a recommencé, matin après matin, jour après jour, à l'identique, sous la houlette du père. Et puis ce matin-là où commence le roman, Helmer installe son père devenu grabataire à l'étage. Dans la foulée, il repeint et réagence le rez-de-chaussée, comme s'il commençait à se reprendre en main… Mais le passé le rattrapera et, qui sait ?, lui ouvrira les portes de l'avenir… Avec une remarquable économie de mots et d'effets, Gerbrand Bakker parvient à faire exister des gouffres, des déserts, des vertiges, tous ces sentiments morts qui occupent toute la place dans la vie d'Helmer. Roman taciturne, taiseux, atone en apparence mais tout en poésie diffuse, Là-haut tout est calme est une merveille qui parle des illusions enfuies, de la gémellité, du désir interdit, de l'héritage, de la séparation, de la reconstruction. C'est beau de bout en bout. Le nouveau roman de Gerbrand Bakker, Juin, vient de sortir. Nul doute qu'après la lecture de celui-ci, vous aurez envie de vous y plonger.

Gerbrand Bakker, Là haut tout est calme, éd. Folio, 7,70 €.
Gerbrand Bakker, Juin, éd. Gallimard, 22 €.

jeudi 18 août 2016

ROMAN FRANÇAIS : Fratricides

Deux combats fratricides et sanglants s'entremêlent dans ce brillant roman : celui des deux Amériques de la guerre de Sécession, et celui de deux fils qu'un père a de tout temps voulu opposer…

Il y a beaucoup de morts dans Sécessions, beaucoup d'affrontements, de combats et de sang, et bien peu d'amour. Il n'y a que des déchirures, des rivalités, des haines, des trahisons. La première, c'est celle d'Elijah, qui tue son frère après avoir couché avec sa femme et lui avoir fait un enfant. Nous sommes à Savannah en 1840, dans l'élégant Vieux Sud de la toute jeune démocratie américaine. Un autre combat fratricide viendra bientôt, plus sanglant encore — et Olivier Sebban va le raconter avec une puissance romanesque assez impressionnante : la guerre de Sécession qui, en particulier sur la question de l'esclavage, va opposer quatre ans durant (de 1861 à 1865) le Nord et le Sud des Etats-Unis. Sécessions (on notera le pluriel du titre) est un roman ample et exigeant, une véritable tragédie grecque au cœur des champs de coton. Le Sud n'est pourtant pas le seul décor de cette histoire. On y suit en effet la fuite d'Elijah loin de son père et du lieu de son crime, dans ce New York où il pense se réinventer, puis à Chicago. Le récit entremêle les époques, passe d'un personnage à l'autre, d'Elijah à Isaac notamment, son fils adultérin qu'il n'a jamais vu et qui s'engage dans l'armée sudiste, comme l'annonce d'un nouveau drame… Quatrième roman d'Olivier Sebban, Sécessions nous embarque dans sa course folle au gré d'une langue riche et violente.

Olivier Sebban, Sécessions, éd. Rivages, 20 €.

dimanche 14 août 2016

ROMAN FRANÇAIS : Retour en enfance

Goldorak, Musclor, Dorothée, GI Joe, Donkey Kong, Olive et Tom… Les héros des enfants des années 80 reprennent vie dans ce roman savoureux où nostalgie, polar et fantastique font bon ménage…

Olivier Bonnard ne s'en cache pas : l'inspiration de Collector, c'est un film du milieu des années 1980 devenu culte, Retour vers le futur, dans lequel un adolescent faisait un voyage dans le temps jusqu'en 1955, moment de la rencontre de ses parents, avant de repartir pour le futur… Autant dire que son roman pourrait s'intituler ainsi. La différence, c'est que 1985 n'est plus l'année de départ de son héros, Thomas, mais le point d'arrivée de sa drôle d'équipée. Tom, fringant trentenaire, ne s'est en effet jamais remis de cette année 1985, celle de ses 11 ans, où il se gavait des dessins animés japonais diffusés dans le Club Dorothée. Il en connaît encore tous les génériques et a même développé un coûteux goût pour la collection des jouets le renvoyant à ce temps béni. Jusqu'au jour où un robot issu d'un obscur programme va tout bouleverser, le lançant dans une enquête quasi policière pour trouver les deux autres figurines qui, assemblées, pourraient lui permettre un retour à l'année bénie de sa jeunesse… Voilà un roman qui pourrait ne fonctionner que sur le double registre de la nostalgie et de l'humour, ce qui ne serait déjà pas si mal : Collector est d'ailleurs de ces deux points de vue-là assez imparable et réjouira celles et ceux qui ont connu les eighties. Mais la vraie réussite d'Olivier Bonnard est peut-être d'avoir su montrer avec finesse à quel point les souvenirs d'enfance sont bien souvent des fables au rose un peu trop prononcé…

Olivier Bonnard, Collector, éd. Actes Sud, 21,80 €.

mercredi 3 août 2016

ROMAN FRANÇAIS : Histoire de tempêtes


Fan de littérature américaine, le Français Lionel Salaün réussit un formidable roman américain sur fond de Grande Dépression, de prohibition, de ville fantôme et de vengeance familiale…

Oklahoma, avril 1935, une petite ville au milieu de nulle part, presque plus personne pour affronter la rudesse des saisons à part un obstiné, Samuel Wilson, un homme aussi dur que l'époque et qui s'acharne à cultiver le tabac sur cette terre aride. Et puis ce matin-là, une belle voiture apparaît. A son volant, un homme élégant, incongru dans ce décor. On pourrait croire que c'est un étranger égaré, il n'en est rien, c'est Dickie, le fils de Samuel, qui revient après quinze ans d'absence, fortune faite, dans cette ferme qu'il a fuie pour échapper à la misère et à ce père violent. Le face à face commence… Découvert en 2010 avec Le Retour de Jim Lamarr, un roman multirécompensé qui se déroulait déjà aux Etats-Unis, aux lendemains de la guerre du Vietnam, Lionel Salaün confirme avec cette Terre des Wilson son goût pour l'Amérique et sa littérature. Il n'est en effet pas difficile de déceler les influences qui nourrissent son œuvre, et en particulier ce dernier livre, tendu et plein de fureur, entre Faulkner et Steinbeck. Salaün, ici, raconte une histoire de tempêtes qui se lèvent et déferlent, n'épargnant rien sur leur passage, que ce soit la tempête de la vengeance entre le père et le fils, ou celle, connue sous le nom de Black Sunday, qui, le 14 avril 1935, alors que cette histoire approche de sa fin, s'abat sur la région… Il faut un sacré talent pour faire tenir tant de choses en si peu de pages. Lionel Salaün n'en manque pas puisqu'il parvient à recréer brillamment une époque de crise économique terrible où règne le trafic d'alcool, à parler de famille et d'amour, à donner à sentir une atmosphère étouffante dans des décors aux espaces immenses et oppressants… Une tragédie puissante.

Lionel Salaün, La Terre des Wilson, éd. Liana Levi, 17,50 €.