mercredi 28 septembre 2016

ROMAN ETRANGER : Le freak, c'est chic !

Roman culte aux Etats-Unis depuis 25 ans, passé inaperçu en France lors de sa première parution, Amour monstre est le fascinant et enthousiasmant portrait d'une famille de freaks. Précipitez-vous sur cette nouvelle traduction !

D'abord, il y a la narratrice, Miss Oly, une naine chauve, albinos et bossue. Ça vous paraît déjà beaucoup ? Autant dire que vous n'avez rien vu ! La famille Binewski dont vous allez découvrir l'histoire est une galerie de monstres comme on n'en a pas vu depuis Freaks, le chef-d'œuvre cinématographique de Tod Browning en 1932, qui mettait en scène un cirque de monstres. C'est à nouveau le cas ici, avec la dimension familiale en plus. Car pour relancer leur spectacle itinérant en perte de vitesse, Al et Lil ont décidé de donner naissance eux-mêmes aux futures attractions. Drogues, médicaments, radiations… tout est bon pour engendrer de futures vedettes. Et s'il y a quelques échecs, ça marche suffisamment pour leur permettre de réaliser leur rêve fou : vous voici prêts à faire la connaissance d'Aquaboy, garçon doté de nageoires, Iphy et Elli, deux siamoises musiciennes et très portées sur le sexe, Chick, cachant de sacrés dons sous son apparente normalité, et Miss oly, déjà évoquée. Spectacle, succès, jalousies, ambitions, amour, rivalités… il y a tout dans ce roman monstre qui ne cesse d'interroger ses lecteurs sur les différences entre la normalité et l'anormalité. Ce qui impressionne le plus dans Amour monstre, c'est la virtuosité de sa construction (les passerelles jetées par l'auteure entre les années 60 et les années 80), son sens des rebondissements inattendus, cette façon de malaxer les sentiments les plus intenses, et surtout cet art du portrait formidable qui nous rend si proches des personnages à priori si loin de nous. Disparue en mai, Katherine Dunn n'a écrit que trois romans, dont celui-ci, paru en 1989 aux Etats-Unis et qui a fasciné Terry Gilliam, Kurt Cobain, Tim Burton et les Red Hot Chili Peppers. Ne passez pas à côté de ce chef-d'œuvre fou et génial !

Katherine Dunn, Amour monstre, éd. Gallmeister, 24,80 €.

vendredi 23 septembre 2016

ROMAN FRANÇAIS : La fin de l'insouciance

Un café, une famille, le bonheur… Et puis la maladie des parents, un sanatorium, une petite fille courageuse… D'une écriture solaire, Valentine Goby raconte l'histoire de Mathilde dans la France des années 50. Et c'est formidable.

Dumas, Thomas Mann, Boris Vian… La tuberculose a beaucoup inspiré les écrivains. Valentine Goby ajoute sa pierre à cette bibliographie prestigieuse, modestement, mais avec un brio et une sensibilité indéniables. La façon dont la romancière aborde ici la maladie est loin du romantisme qui lui a été si longtemps associé. Sa découverte est au contraire synonyme de chute pour la famille Blanc. Fini le café de village sur lequel régnait joyeusement le père de Mathilde. Finis les amis qui s'attardent pour un bal. Fini le bonheur familial. Fini l'argent et l'innocence. Il faut payer les soins, il faut se résoudre à voir les parents installés dans un immense sanatorium situé au cœur d'une forêt, le paquebot du titre. Il faut, pour Mathilde, apprendre à se débrouiller seule, à subvenir à ses besoins et à ceux de son petit frère. Le roman de Valentine Goby passe ainsi de l'insouciance à la gravité, de même que Mathilde passe de l'enfance à l'âge adulte. Car c'est bien elle, la gamine si proche de son père, qui est au centre de ce roman, qui prend en charge le récit comme elle prend en charge sa famille disloquée, séparée, ruinée. A partir de ce beau personnage, si attachant, l'auteure raconte un moment de notre histoire, ces Trente Glorieuses qui n'étaient pas si idylliques que le souvenir qu'on en garde. Elle le fait avec une écriture lumineuse même pour dire la mise à l'écart des malades, une langue précise et fine pour décrire les hommes et les femmes qui croisent la route de son héroïne, mais aussi les sentiments de celle-ci. Deux ans après son Prix des Libraires pour Kinderzimmer, Valentine Goby confirme son talent frémissant.

Valentine Goby, Un paquebot dans les arbres, 19,80 €.

vendredi 9 septembre 2016

ROMAN FRANÇAIS : L'homme sans nom

Auteur prolifique aux talents multiples, Marcus Malte signe son chef-d'œuvre avec cette fresque majestueuse dont le héros, un garçon muet et sans nom, traverse les premières décennies du XXème siècle…

1908. Quelque part dans une région française, un garçon qui n'a pas de prénom ni de nom perd sa mère. Tout au long des 535 pages de ce roman touffu et des trente ans qu'il parcourt à grandes enjambées, il restera anonyme. D'un bout à l'autre, il sera le Garçon, un enfant sauvage qui ne parle pas et ne sait ni lire ni écrire, un jeune homme qui va se colleter aux autres hommes, mais aussi à la guerre, la grande, celle de 14, et encore aux femmes… Le tout sans un mot… C'est ce voyage formateur d'une rencontre à l'autre, de la violence à la douceur, de la solitude à la foule, que Marcus Malte raconte dans ce texte ambitieux assez singulier dans la production française. On serait bien en peine en effet de choisir un qualificatif unique pour définir Le Garçon, tant l'auteur virevolte avec aisance et virtuosité d'un genre à un autre. Roman initiatique donc, bien sûr. Mais aussi roman naturaliste. Roman de guerre. Fresque historique. Drame. Education sentimentale (et bien plus que cela)… A chaque fois, Malte fait varier son style, l'extrême crudité des scènes de la Première Guerre mondiale offrant ainsi un contraste saisissant avec l'érotisme tendre des séquence entre le garçon et Emma, la jeune mélomane à la joue balafrée dont il s'éprend. Outre ces deux amoureux, le livre propose une magnifique galerie de portraits de personnages savoureux et inoubliables : le lutteur-philosophe Brabek, Gazou le doux simplet à la liberté chevillée au corps, sans oublier l'écrivain Blaise Cendrars… Riche de mille pistes et d'une infinité d'histoires nichées au creux de l'histoire principale et de l'Histoire tout court, Le Garçon éblouit par sa maîtrise et sa puissance.

Marcus Malte, Le Garçon, éd. Zulma, 23,50 €.